Maintenant que la tempête souffle avec violence, j’ai envie de revenir sur mon soutien à Emmanuel Macron, déjà évoqué dans cette revue. Et de le renouveler. Non sans me dire que je manifeste encore une fois une tendance à exprimer mon point de vue qui frise l’inconscience surtout dans une revue comme Bruit Blanc, qui est tout sauf macroniste.

Amender et contrôler le système capitaliste

Tout d’abord, il me faut dire que je ne suis pas spécialement compétente en économie (et je ne suis pas la seule dans ce pays). Dans cette crise des Gilets Jaunes, j’hésite sur les solutions et leurs effets.  Il me semble cependant évident que le gouvernement a enchaîné les erreurs, notamment de timing. Élu sur une promesse de valoriser le travail et d’améliorer le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent, le gouvernement a retardé les bénéfices des mesures en ce sens, tout en ajoutant des taxes, entre autres, qui ont effacé tout bénéfice. De plus, cette réalité concrète a été maladroitement recouverte de paroles rassurantes vidées de leur sens. Quand on donne de l’espoir, il faut qu’il se matérialise ne serait-ce qu’un peu. Je reste pourtant persuadée que nous n’avons d’autre alternative que d’amender et contrôler le système capitaliste.

L’exclusion d’Emmanuel Macron du corps social

C’est d’autre chose que je veux parler ici. De la force de la haine qui vise la personne d’Emmanuel Macron, président de la République. C’est cette haine qui m’a ramenée à la campagne de l’année dernière. J’ai revu les électeurs du FN (RN depuis) me traiter de « salope » quand je leur tendais un tract en sa faveur. J’ai réentendu des électeurs de droite traiter Macron d’ordure, de pervers, de minable, et j’en passe. J’ai reconnu aussi les apostrophes venant des militants de La France Insoumise dont la violence verbale (et parfois physique) est moins vulgaire, ou l’était du moins, s’exerce sur d’autres thèmes, mais rejoignait le FN par son rejet viscéral de tout échange avec les suppôts du « libéralisme », c’est-à-dire en définitive du capitalisme dans sa forme actuelle . 

Les deux se rejoignaient sur un point qui m’est revenu plus clairement ces jours-ci, qui est l’exclusion d’Emmanuel Macron du corps social, défini par un seul mot, le Peuple. Que ce soit Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, que ce soient les militants de l’une ou de l’autre, s’il est une chose qu’ils m’ont fait clairement ressentir c’est que, puisque je soutiens Macron, je ne fais pas partie du peuple. Et cette exclusion pose problème. Gravement, à mon sens. Tout d’abord, elle enlève toute solidarité possible avec ceux qui raisonnent de la sorte, en tous cas pour moi. Elle entre en écho avec la tendance très frappante, de la part tant de nombreux Gilets Jaunes que de responsables politiques, notamment de La France Insoumise (inspirée par l’ouvrage « Construire un peuple, pour une radicalisation de la démocratie » de Chantal Mouffe, théoricienne principale du « post marxisme » et Iñigo Errejón, co fondateur de Podemos), d’estimer justifiée la violence verbale, la menace et la violence physique.  

Or l’exclusion du corps social est LA condition de l’élimination, tous ceux qui travaillent sur les génocides ou sur les guerres civiles le savent. Et, je l’ai encore entendu récemment dans d’austères réunions historiques, les génocides du XXe siècle ont été dirigés contre des possédants ou supposés-possédants, la récupération de leurs possessions étant une cause puissante et majeure, bien qu’occultée. C’est ici que réside l’un des dangers principaux de notre situation. Mes adversaires politiques sont tout autant du peuple français que je le suis. Et Emmanuel Macron l’est aussi.

Emmanuel Macron est-il méprisant ?

Mais me direz-vous, et le mépris du Président pour les Français, qui serait la cause de toute cette haine ? Voici une chose que j’entends et que je lis partout mais que je n’ai pas vraiment ressenti quand j’ai visionné les vidéos des séquences les plus citées. Dans cette période où l’on ne peut plus guère s’exprimer sans devoir justifier d’être de ceux qui sont visés, je dirais qu’en effet je ne suis pas au chômage, mais je suis sensible, du fait de mon histoire familiale, au mépris social. Et je ne méprise personne. Ce que je perçois dans ces moments c’est un élément du style d’Emmanuel Macron : une pulsion de « dire la vérité » au point d’être « rentre-dedans ». Cela me semble rester à hauteur d’homme et est une des qualités de Macron à mon sens (un courage rare dans le dialogue en direct). Cette qualité a bien entendu un revers et c’est ce revers que l’on peut lui reprocher. 

De plus, ce thème est surtout présent parce qu’il est répété sans cesse et que, de tout ce qu’a dit ou fait Emmanuel Macron depuis le début de sa présidence qui va à l’encontre de cette idée (par exemple le Plan Pauvreté dont on peut mesurer le bon accueil, mais aussi la relative censure, au silence assourdissant qui l’a accompagné), rien ne reste que ce qui est repris sans cesse par ses ennemis politiques et par les éditorialistes. Comme le disait fort bien Goebbels, un mensonge répété 100 fois devient une vérité. Et cette citation ne vise pas à assimiler les adversaires aux nazis et gagner ainsi mon point Godwin, mais à souligner un mécanisme de propagande bien connu que beaucoup oublient car ils croient entrer dans un monde neuf.

Mais il y aussi dans cette thématique bien d’autres choses. On a aussi reproché son mépris à Nicolas Sarkozy, à François Fillon, à Alain Juppé, à François Hollande. Cette accusation permanente vise en en réalité aussi toutes les élites et il est certain qu’il existe dans les élites qu’elles soient financières, culturelles ou autres, une tendance parfaitement ignoble au mépris. Une habitude de renvoyer les préoccupations de certains Français à une « erreur », une « bêtise », un « ils n’ont rien compris » que l’on se propose d’éduquer, fort dangereusement. Mais cette tendance à faire taire par un jugement moral est avant tout le fait des journalistes et des médias. Sauf qu’ils se retournent en bloc quand cela chauffe, d’autant plus facilement que, membres des élites, ils n’assument aucune responsabilité sur la gestion des affaires publiques. Du coup, il ne s’agit plus seulement de Macron.

Retour en arrière

Il faut pourtant revenir à lui pour tenter de saisir quelques autres racines de cette haine. Quelque chose de nouveau s’est pourtant produit qu’au fond nous aurions pu prévoir. Emmanuel Macron incarnait jusqu’à récemment une insolente réussite. La réussite, surtout d’un homme jeune et plutôt séduisant, ne peut que susciter envie et jalousie, tous sentiments dont on ne parle même plus dans notre époque bien-pensante (cela ne peut pas exister dans un monde qui navigue du langage « apaisé » au culte des victimes). Une réussite que Jean-Luc Mélenchon, tout le monde l’a vu au soir du deuxième tour, a eu du mal à accepter, et c’est un euphémisme. Il faut dire que ces deux candidats (Macron et Mélenchon) sont des hommes assez exceptionnels et, pour celui qui perd, le coup est dur. Mais cela n’excuse en rien l’attitude de Mélenchon ce soir-là, et depuis. Enfin, Emmanuel Macron a écrasé Marine Le Pen au débat de l’entre-deux tours. Ou plutôt, elle s’est plantée toute seule mais je me souviens de la réaction dans les rues après ce débat. Les électeurs de MLP étaient sonnés, humiliés, persuadés d’avoir perdu mais beaucoup nous disaient que nous ne perdions rien pour attendre. 

Enfin et surtout, cette réussite, personne ne l’avait anticipée et elle a été due à l’effondrement de François Fillon pendant la campagne. Alain Juppé aurait dû gagner, François Fillon l’a battu aux primaires, il était le vainqueur d’avance. Sa chute, que ses partisans ont  en général attribuée à Emmanuel Macron, ne lui a jamais été pardonnée. De plus, et là encore il faut éloigner la focale de Macron, dans la chute de Fillon, si je ne cautionne pas du tout son attitude, il y a eu un effet de lynchage et de haine totalement disproportionné, que l’on retrouve aujourd’hui. Cela m’avait mis mal à l’aise à l’époque mais avait aussi très nettement accentué la violence rencontrée dans les rues, cette fois de la part d’une partie de ses électeurs. L’électorat qui voyait en François Fillon à la fois un libéral qui allait mater la fonction publique et redresser les finances, et un bon catholique à la réussite et la famille de bon ton, ont trouvé de quoi se déchaîner sur Emmanuel Macron, dont le mariage, le style et le soutien à certaines mesures ne peuvent que les hérisser. 

La violence peut-elle être légitime ?

Cette haine révèle aussi une radicalisation de tous les discours. On le voit avec les Indigènes de la République et leur influence grandissante dans les réseaux sociaux, à l’Université et dans LFI. Et cette radicalisation que les outils que nous avons désormais à notre disposition pour faire de la politique (médias actuels avec leur shows permanent pour gagner de l’audience ; réseaux sociaux avec ce déversoir de conspirationnisme et de délires, avec cette libération du pire en nous, et oui, quoi qu’en dise la bien-pensance, il y a du pire en nous) accentuent, tout en permettant des manipulations. 

L’argument de beaucoup est que la violence « institutionnelle », celle de la pauvreté, du chômage, est largement aussi grave. La souffrance, l’humiliation, la détresse sont plus que graves et je les suis sur ce terrain. Mais elles ne sont pas un effet direct et voulu par une personne. Et de ce fait, elles n’ont rien à voir avec la violence consciente et dirigée contre le corps de l’autre. Le problème est que la victoire ultime de la violence est de fournir des légitimations à cette haine destructrice, ce que Marc Crépon appelle le ” consentement meurtrier” : on trouve toujours de bonnes raisons pour sacrifier des êtres à des idoles, à des « mots à majuscules », dit Marc Crépon, qui conteste que les fins ultérieures justifient les moyens actuels et qu’un peu de violence soit nécessaire et acceptable contre beaucoup de violence. 

Cela ne condamne pas la révolte mais lui impose une limite : comme le disait Camus, le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s’il est conséquent, le droit de détruire l’être et la liberté de l’autre ; tous les révoltés ne sont pas des figures du mal mais alors comment différencier les figures du mal ? Les intentions sont les mêmes (la passion de la révolution est la seule qui vaille). La doctrine est la même et tient en un mot : détruire ce qui s’oppose à la Révolution. Le but ultime est encore et toujours le succès de la révolution. Seuls les moyens sont réellement discriminants : les limites que cette violence s’impose à elle-même fixent le seuil où commence la violence acceptable ( Albert Camus, Réflexions sur le terrorisme, avec la contribution de Jacqueline Levi-Valensi, Antoine Garapon et Denis Salas, Nicolas Philippe, 2002).

C’est pourquoi dans cette tempête qu’affronte Emmanuel Macron, je reste l’un de ses soutiens. C’est pourquoi je crois que cette tempête n’annonce rien de bon. La haine, une fois semée, pousse comme du chiendent. Et rien ne la justifie.

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