Emmanuel Macron propose une perspective politique de gauche non socialiste fondée sur le mérite, donc inégalitaire.

Malgré les attaques et les petites phrases condescendantes, Emmanuel Macron s’est imposé à une vitesse surprenante comme une alternative politique crédible au sein d’une partie importante de l’opinion. Feu de paille ? Construction médiatique artificielle ? Pure opération de communication ? Au fur et à mesure qu’Emmanuel Macron développe sa vision politique, il apparaît qu’il propose incontestablement un positionnement original. Il est très différent de François Bayrou qui est fondamentalement un démocrate-chrétien, donc un conservateur (ce qui n’a évidemment rien d’infamant). Il se distingue nettement d’Alain Juppé qui incarne une droite classique, somme toute chiraquienne (libéralisme de bon aloi en économie, prudence dans le domaine régalien, accompagnement des évolutions sociétales). Vis-à-vis de la gauche, il tranche par un refus de principe de toute perspective marxiste (par rapport à Mélenchon, aux communistes et à une partie de l’aile gauche du PS) et par la cohérence d’une vision libérale qui le différencie d’un Valls (libéral seulement en économie) ou d’un Hollande (incarnation du pragmatique, c’est-à-dire de celui qui tente de bricoler des solutions aux problèmes quand ils se présentent sans élaborer la moindre vision d’ensemble).

Macron est de gauche

Même si on ne pourra juger le projet d’Emmanuel Macron que lorsqu’il aura formulé un programme précis, il est faux de prétendre qu’il se cantonne pour l’instant à des déclarations très générales ou à des vœux pieux. Il a d’ores et déjà, notamment lors de ses meetings, avancé un certain nombre de propositions assez précises. Sa perspective politique est résumée par la formule conclusive de son discours prononcé au Mans le 11 octobre : ni une société individualiste, ni une société égalitaire, mais une société du choix. L’angle par lequel Macron aborde tous les problèmes est celui de la liberté individuelle. Il est de ce fait authentiquement libéral, certes, mais pas nécessairement si éloigné des idéaux de la gauche qui, après tout, se donne comme objectifs depuis le 19e siècle l’émancipation individuelle et la perspective d’une société dans laquelle chacun aurait l’opportunité de développer toutes ses potentialités (ce que défendait Jaurès). On pourrait aussi rapprocher ce positionnement du passage de la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 qui fait figurer parmi les droits inaliénables de l’être humain «la liberté et la recherche du bonheur». Si on considère que la droite classique est intrinsèquement conservatrice, c’est-à-dire inévitablement favorable à une société d’ordres ou de classes et que le socialisme marxiste est par définition égalitaire (ce qui implique que le mérite individuel n’est pas son principe moteur), Emmanuel Macron peut légitimement se réclamer d’une tradition de gauche dont la figure tutélaire pourrait être Alexis de Tocqueville (fondateur en 1847 d’un mouvement nommé la Jeune Gauche). Il apparaît donc que le positionnement politique d’Emmanuel Macron quand il se déclare de gauche mais non socialiste doit être pris au sérieux et peut se fonder historiquement et philosophiquement.

La liberté, une idole ambiguë

Toutefois, l’invocation de la liberté comme valeur cardinale a souvent dans l’histoire légitimé des mesures politiques profondément injustes et inégalitaires. C’est tout le drame du libéralisme du 19e siècle, porté par la gauche de l’époque, qui au nom des idéaux de liberté individuelle et de progrès général de l’humanité hérités des Lumières ont mis en place une société de contraintes et d’injustices (dont le couronnement a été l’écrasement de la Commune socialiste par le leader du centre gauche, Adolphe Thiers). C’est la raison pour laquelle il est urgent que Macron indique très précisément les moyens concrets par lesquels il souhaite favoriser la liberté et le choix individuel car, après tout, des générations de politiciens ont affirmé sans sourciller que les chômeurs de longue durée faisaient le choix de ne pas chercher de travail ou que les mauvais élèves avaient choisi de ne pas faire d’efforts.

D’autre part, il existe pour le moment un point aveugle dans la perspective esquissée par Emmanuel Macron. Il semble partir du principe que tout individu, correctement épaulé et à condition qu’il veuille vraiment s’en sortir, est capable de s’insérer harmonieusement dans la société. Or, si ce point de vue peut être authentiquement qualifié d’humaniste (l’humanisme est fondamentalement un optimisme de principe), il est susceptible de se heurter à une dure réalité. Il n’est pas impensable qu’un nombre important d’individus soient structurellement incapables, quelles qu’en soient les raisons, de trouver leur place dans la société de l’initiative et du risque que prône Macron. Que faire de ces gens ? Doit-on considérer qu’ils constituent une masse d’inutiles ou d’inadaptés chroniques qu’il faut abandonner à leur triste sort ?

Si tous les auto-entrepreneurs du monde se donnaient la main…

Ce qui nous amène aux fondements philosophiques ultimes du macronisme. Les positions politiques d’Emmanuel Macron semblent en dernière instance reposer sur une certaine conception de la nature humaine. Le philosophe Thomas Hobbes souligne que le moteur de l’action humaine est l’envie (plus exactement la compétition, la défiance et la gloire). L’économiste Milton Friedman a construit toutes ses théories économiques sur ce principe (au prix d’une simplification de la thèse de Hobbes : toute société humaine repose sur la cupidité). Chez Hobbes comme chez Friedman, cette définition de la nature humaine entraîne une guerre de tous contre tous qu’il s’agit, par l’art politique chez l’un, par la magie des marchés chez l’autre, de transformer en émulation profitable à l’ensemble du corps social. Rien de comparable, en apparence, chez Macron. Il semble postuler une nature humaine plus ou moins rousseauiste qui amènerait les individus à collaborer pacifiquement, à condition que la société soit réorganisée afin de ne plus les amener à s’opposer artificiellement. C’est ainsi que l’on peut interpréter, par exemple, sa prédilection sans cesse affirmée pour les accords d’entreprise. Pour que les négociations d’entreprise fonctionnent, il faut supposer des individus (patrons, cadres, employés et ouvriers) qui, non seulement agissent toujours de manière rationnelle, mais qui seraient animés d’une sorte de pulsion sociale les poussant à constamment rechercher les solutions favorables à tout le monde. Une vision du monde et de l’homme quelque peu irénique qu’il conviendrait de préciser et d’interroger.

Au final, on attend d’Emmanuel Macron qu’il creuse et affine la présentation de son projet, à la fois du point de vue de ses fondements philosophiques et sous l’angle des propositions concrètes et précises (les deux angles ne sont pas contradictoires, bien au contraire). Un travail de clarification qui ne peut en aucun cas se réduire à l’opposition caricaturale entre un camp du progrès et un camp de la conservation ou de la réaction.

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