Emmanuel Macron est un libéral classique qui se revendique iconoclaste et moderne.

Or, quand cette inégalité de fortune est une fois réglée et compensée par de sages lois, il doit en résulter une très belle harmonie. (Morelly, Code de la Nature, 1755)

La critique principale que l’on peut faire à Emmanuel Macron est de dissimuler son positionnement philosophique et politique derrière des formules creuses qui l’apparentent, en fin de compte, à un politicien comme les autres.

Sa vision politique est en effet assez simple à identifier. Elle s’articule autour de deux thèses fondamentales, l’inégalité juste et la théorie du ruissellement, qui constituent une position libérale parfaitement classique, défendue depuis le 19e siècle (et même la fin du 18e).

La théorie du ruissellement considère que si la croissance économique d’un pays est forte, cela provoquera un enrichissement global qui se répercutera, inégalement mais universellement, dans toutes les couches de la société. Autrement dit, les uns s’enrichiront énormément, les autres s’enrichiront modestement (ou verront leurs conditions de vie s’améliorer) mais tout le monde s’enrichira.

L’inégalité juste procède du constat que tout libéral de bonne foi est contraint d’admettre : les individus ne naissent pas avec les mêmes possibilités de réussite sociale selon leur foyer d’origine. Or, un libéralisme cohérent ne peut pas se satisfaire que la compétition entre les individus soit altérée dès le départ par des conditions sociales d’origine fortement inégalitaires. C’est pourquoi la notion d’égalité des chances n’est en rien spécifiquement de gauche, et encore moins socialiste, mais est une notion profondément libérale. Il s’agit de faire en sorte que, idéalement, tous les individus aient la même possibilité théorique de réussir socialement. Cela passe essentiellement par une politique éducative et de formation continue, ainsi que par une ouverture en droit de toutes les fonctions à tous les citoyens. Mais cette inégalité des chances n’entraîne en rien une égalité des conditions sociales entre les individus adultes, elle postule au contraire une forte inégalité. L’idée est que chacun puisse devenir, potentiellement, ce qu’il souhaite (par exemple millionnaire, selon Macron) mais il est entendu que tout le monde n’y arrivera pas car la réussite restera dépendante des efforts et initiatives de chacun.

Par conséquent, la société qu’appelle de ses vœux Emmanuel Macron est une société de concurrence libre et non faussée entre les individus qui la composent. Ce qui pourrait, à ses yeux, fausser cette concurrence est aussi bien ce qu’il nomme la rente et les privilèges (droit du travail, statut des fonctionnaires, monopoles économiques) que les inégalités socio-économiques d’origine.

Ce positionnement est parfaitement respectable mais le problème est que Macron ne le revendique pas clairement dans ses discours « grand public », préférant se réfugier derrière une langue de bois qui obscurcit ses thèses plus qu’elle ne les éclaire et ce pour au moins trois raisons.

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire (Manifeste du Parti communiste, 1848)

D’abord, Emmanuel Macron surjoue la posture de l’iconoclaste qui va « faire de la politique autrement » et proposer un projet totalement différent de ceux de ses concurrents. Or, le positionnement que nous venons de résumer est en réalité très largement partagé dans le monde politique français actuel. C’est peu ou prou celui de Hollande, de Valls, de Juppé et des Centristes sur les questions économiques et sociales.

Ensuite, Emmanuel Macron obscurcit lui-même son propos en reprenant la tarte à la crème de l’opposition entre conservateurs et progressistes. Lors de son passage au 20H de TF1, le 30 août, il a insisté sur le fait que notre vie politique devait être entièrement recomposée autour du « clivage entre celles et ceux qui croient au progrès et celles et ceux que je qualifierais de conservateurs ». Ce prétendu clivage est singulièrement pauvre et de peu d’intérêt. D’une part, il est endossé par toutes les forces politiques actuelles, chacune prétendant évidemment être du côté du progrès. En effet, et c’est une singularité de la situation présente, aucun parti politique français ne se revendique du conservatisme (contrairement à des époques antérieures). La gauche de la gauche place son action sous le signe du progrès social, le Front National se veut un parti de rupture « anti-système », le Parti Socialiste ne jure que par le progressisme et Les Républicains de Sarkozy et Juppé se veulent résolument modernes et acteurs de l’adaptation de la France au « changement ». Voilà qui relativise à nouveau très fortement la singularité d’Emmanuel Macron. D’autre part, cette opposition conservateurs-progressistes est en elle-même vide de sens car on n’imagine pas un parti contemporain se déclarer farouchement opposé à tout progrès. Le mot Conservateur n’a plus désormais qu’une valeur négative, c’est un stigmate qui a pour seule fonction de décrédibiliser l’adversaire a priori.

Enfin, Macron n’explicite pas clairement la conception libérale qui est la sienne de l’égalité des chances. Lors de son passage sur TF1, il a affirmé qu’il appartenait à une gauche « qui croit dans la liberté, précisément parce qu’elle construit la véritable égalité de tous ». Cette phrase est sans doute la plus intéressante (et la plus opaque) de toute l’intervention de Macron. Malheureusement, le journaliste de TF1 ne l’a même pas relevée, préférant interroger mécaniquement son invité à plusieurs reprises sur sa candidature à la présidentielle en sachant pertinemment qu’il n’obtiendrait pas de réponse. Il est pourtant évident que la première question qui vient à l’esprit est de se demander ce que Emmanuel Macron entend par une « véritable égalité ». La formule semble supposer qu’il existe une fausse égalité, ce qui mérite tout de même une explication. Or, quand quelqu’un nous explique que la liberté est le fondement de l’égalité, c’est comme quand on proclame que la sécurité est la première des libertés. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un dispositif rhétorique visant à indiquer, sans le dire clairement, qu’on veut privilégier la sécurité par rapport à la liberté ou la liberté par rapport à l’égalité (ce qui est d’ailleurs tout à fait défendable). En fait, l’examen attentif des discours et déclarations antérieurs de Macron permet de comprendre que ce qu’il appelle « égalité véritable » est en réalité une égalité théorique, une égalité de potentialités, c’est-à-dire l’égalité des chances dont nous avons parlé plus haut.

Au sein de cette unité et de cette égalité civile, existent évidemment des diversités et des inégalités nombreuses, considérables (Guizot, De la démocratie en France, 1849)

Ces ambiguïtés dans la posture d’Emmanuel Macron renvoient à son erreur (sans doute volontaire et donc démagogique) dans l’analyse des forces politiques en présence. En réalité, le clivage actuel ne s’articule pas autour d’une opposition conservateurs-progressistes mais en fonction de quatre camps politiques et philosophiques. Ceux qui défendent une perspective libérale en économie comme sur les questions dites sociétales (Parti Socialiste tendance Hollande, Centristes, parti Les Républicains tendance Juppé). Ceux qui défendent une vision anti-libérale en économie mais libérale sur les questions sociétales (Mélenchon, Parti Communiste, aile gauche du PS et des Écologistes). Ceux qui sont libéraux en économie mais anti-libéraux sur les questions sociétales (parti LR tendance Sarkozy et Front National tendance Marion Maréchal Le Pen) et ceux qui sont anti-libéraux en économie comme sur les questions sociétales (Front National tendance Marine Le PenFlorian Philippot et une partie de la droite « hors les murs »). Il est à noter que, de ce point de vue, le clivage rebattu entre les « pro » et les « anti » Union européenne n’est en fait guère opérant et a pour fonction essentielle de mettre dans le même sac le Front National et la gauche radicale. Il est en effet incontestable que les relations entre la France et les pays européens telles que les souhaiteraient, par exemple, le Front National d’une part et le Parti Communiste d’autre part, sont fondamentalement différentes. Par conséquent, ce n’est pas le clivage gauche-droite en lui-même qui est obsolète (comme on ne cesse pourtant de le répéter) mais ce sont les notions de liberté, d’égalité, de sécurité et de propriété (les quatre notions fondamentales de toute réflexion politique parce qu’elles correspondent aux aspirations fondamentales de tout individu) qui doivent être reconfigurées et articulées dans des théories politiques cohérentes. Or, tous les partis politiques (peut-être à l’exception de la gauche radicale où la division a d’autres causes) sont fracturés entre des cadres et des militants qui ne se reconnaissent pas dans le même camp parmi les quatre que nous venons de mentionner.

Si Emmanuel Macron veut être à la hauteur de ce qu’il annonce, il lui faudra donc, quoi qu’on pense de ses idées, cesser d’adopter la posture somme toute très ringarde consistant à jouer sur sa jeunesse, sa « modernité » et son « progressisme » pour expliciter honnêtement les tenants et les aboutissants de sa pensée politique.

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