Contrairement à ce que la droite essaie de nous faire croire, le Front National n’est pas de gauche : c’est un parti conservateur, nationaliste, anti-marxiste et pro-entreprises.

Il est devenu de bon ton d’affirmer que le programme économique et social du Front National serait de gauche. Ce travestissement de la réalité a deux fonctions : premièrement, permettre d’assimiler Marine Le Pen et JeanLuc Mélenchon sous le terme éminemment flou de populisme (qui a ici à peu près le même sens que la tristement célèbre expression « Demain, on rase gratis », éternel mantra de ceux qui considèrent comme une hérésie toute tentative d’améliorer la situation matérielle des catégories les plus modestes) ; deuxièmement donner à la droite un angle d’attaque contre le FN tout en conservant l’essentiel du discours frontiste concernant l’immigration, l’islam ou l’insécurité. Cette tactique structure de manière évidente la campagne de François Fillon qui attaque Marine Le Pen exclusivement sous l’angle de la sortie de l’euro et de son programme prétendument gauchiste. En revanche, Fillon se garde bien de s’en prendre à la rhétorique sécuritaire, xénophobe et anti-islam du FN.

Le Front National n’est pas de gauche

Là où le bât blesse, c’est qu’un examen honnête du programme et du discours du FN interdit absolument de le considérer comme de gauche. Sur l’économie, la position de Marine Le Pen ne s’identifie pas du tout à celle de Mélenchon puisqu’elle propose le protectionnisme vis-à-vis de l’étranger et une politique économique libérale pro-entreprise à l’intérieur des frontières de la France. En réalité, contrairement à ce qu’on entend constamment, c’est précisément sur les questions socio-économiques que le Front National est le plus proche, non pas de la gauche mais du fascisme. Refus absolu de la notion de lutte des classes, postulat selon lequel les intérêts des salariés et des patrons sont nécessairement convergents, ode aux petites et moyennes entreprises et rejet des multinationales « apatrides », adoption du point de vue patronal en ce qui concerne le pilotage interne de l’économie (baisse des impôts, baisse des charges), hostilité viscérale aux syndicats de salariés : tout cela ne dessine en aucun cas un positionnement de gauche mais, au contraire, une vision des rapports sociaux caractéristique de l’extrême droite (et notamment du fascisme italien) reposant sur la préservation du tissu économique national, la restauration de la verticalité hiérarchique au sein de l’entreprise (le patron décide, les employés obéissent) et, mais seulement dans ce cadre hiérarchique, un souci du bien être matériel des catégories populaires.

De la même manière, les propositions sociales du Front National (retraite à 60 ans, hausse du Smic, amélioration de la couverture des soins de santé) ne doivent pas être considérées isolément mais en relation avec l’obsession de ce parti pour la lutte contre la fraude sociale (sécurité sociale, chômage, logement) qui est un thème fondamental de la droite. Le Front National ne se contente pas de dénoncer les étrangers qui bénéficieraient indûment de l’Etat-providence à la française, il stigmatise continuellement les bénéficiaires d’aides sociales en opposant les braves travailleurs qui triment du matin au soir et les paresseux qui profiteraient du système sans rien faire, dans la plus pure tradition de la droite qui célèbre “la France qui se lève tôt”.

Ce positionnement fondamentalement trans-classes (ni riches ni pauvres, ni patrons ni salariés, rien que des Français) dans lequel les catégories populaires doivent se voir assurer des conditions de vie décentes mais où la vie économique doit être placée sous le patronage des chefs d’entreprise, eux-mêmes soumis aux intérêts supérieurs de la nation définis par l’État, est tout à fait typique d’une tradition de la droite et de l’extrême droite nationaliste française. Si on y ajoute le discours anti-immigration et la défense de l’identité française, c’est encore plus clair. Pour autant, le FN est-il un parti fasciste, comme on l’entend et le lit encore fréquemment ? On peut répondre résolument par la négative dans la mesure où il « manque » au Front National au moins trois caractéristiques majeures qui définissent le fascisme.

Le Front National n’est pas fasciste

D’abord, le fascisme est un mouvement politique clairement et intrinsèquement hostile à la démocratie en tant que telle. Le fascisme n’était pas simplement hostile au parlementarisme ou à la démocratie dite libérale (qu’on essaie aujourd’hui de faire passer pour la seule et unique forme légitime de démocratie) mais au principe démocratique lui-même. Dans une perspective somme toute platonicienne, les théoriciens fascistes ont toujours considéré que la plupart des individus n’étaient pas capables, ni intellectuellement ni moralement, de prendre des décisions conformes à l’intérêt général ni même à leur propre intérêt individuel. D’où la nécessité de mettre en place au sommet de l’État un individu ou un groupe d’individus dotés des qualités intellectuelles et morales leur permettant de diriger le pays et d’assurer l’harmonie sociale. Or, à moins de prêter au Front National un agenda caché (instaurer une dictature une fois parvenu au pouvoir), mais on peut en attribuer un à n’importe quel parti puisqu’il ne s’agit que de conjectures, il est impossible de nier que le FN joue le jeu des élections et ne prétend pas changer la nature du régime politique.

Ensuite, le fascisme a toujours été le parti de la guerre. C’est particulièrement net en ce qui concerne le fascisme italien qui s’est constitué sur l’apologie de l’engagement de l’Italie dans la guerre et sur le mythe de la reconstitution par la force de l’Empire romain. De ce point de vue, le Front National (mais aussi Donald Trump aux États-Unis) ne peut pas être rapproché du fascisme puisqu’il prône plutôt un désengagement militaire de la France (accompagné il est vrai d’un renforcement considérable des capacités de l’armée mais dans un but défensif). Il est remarquable, d’ailleurs, de constater que les partisans de Trump, Marine Le Pen en tête,  ont été cruellement déçus pas sa décision récente de bombarder la Syrie alors que les néoconservateurs et les démocrates partisans d’Hillary Clinton ont applaudi avec enthousiasme (il faudra d’ailleurs s’interroger sérieusement sur cette étrange évolution qui a amené tant de personnalités de « gauche » à devenir des va-t-en-guerre compulsifs).

Enfin, le fascisme a toujours considéré la violence comme un élément légitime et presque banal de la lutte politique. Les fascistes italiens sont arrivés au pouvoir après avoir pratiqué une véritable politique de terreur (illégale mais approuvée par les élites bourgeoises effrayées par le « danger bolchevique ») en détruisant les locaux des organisations ennemies, en tabassant et en assassinant les adversaires politiques (qui, soit dit en passant, étaient tous de gauche). Sur ce point aussi, on est obligé de constater que le Front National se distingue fondamentalement du fascisme. Même s’il y a eu des velléités durant les années 80 de transformer le service d’ordre du FN en milice, le parti actuel n’use en rien de la violence pour perturber les meetings de ses adversaires (c’est plutôt le contraire) ou pour organiser des manifestations insurrectionnelles.

Charles de Gaulle était de droite

Dès lors, comment caractériser le Front National actuel, celui de Marine Le Pen ? Il s’agit d’un parti de droite, protectionniste vis-à-vis de l’extérieur, libéral en économie à l’intérieur des frontières, profondément conservateur sur les questions de mœurs, sécuritaire, se donnant comme objectif ultime l’homogénéisation de la société par une neutralisation des conflits de classe et une lutte contre le multiculturalisme. Même si on se gausse quand Florian Philippot, bras droit de Marine Le Pen, invoque les mânes du général de Gaulle, la comparaison n’est pourtant pas totalement incongrue. Évidemment, le FN s’est fondé à l’origine en regroupant toutes les sensibilités de l’extrême droite française anti-gaulliste et, de plus, JeanMarie Le Pen était littéralement obsédé par la guerre d’Algérie et le régime de Vichy. Le parti a longtemps fédéré les anciens de l’OAS, qui ont tenté d’assassiner de Gaulle, ainsi que d’anciens collaborateurs (et même d’anciens Waffen-SS). Cependant, la bonne foi oblige de constater que les électeurs et les militants actuels du FN n’ont, pour la plupart d’entre eux, pas grand-chose à faire du Putsch d’Alger ou de l’exécution de Robert Brasillach. Il est peu probable que les électeurs nés dans les années 70 et suivantes se déterminent politiquement en pensant au maréchal Pétain ou à Jacques Doriot. Du reste, il est notoire que la vieille garde du FN est vent debout contre Marine Le Pen et Philippot, du fait notamment de cet “abandon” des fondamentaux historiques du parti.  Il faut aussi rappeler que les engagements décisifs, en France dans les années 30 et 40, étaient évidemment inséparables, d’une part de la lutte mondiale entre communistes et anti-communistes, d’autre part de l’occupation allemande. D’un point de vue purement politique et idéologique, Pétain et de Gaulle n’étaient pas nécessairement si incompatibles qu’on peut le penser spontanément aujourd’hui.

De plus, quels que soient les mérites incontestables de Charles de Gaulle, il ne faut tout de même pas oublier ce qu’a été le gaullisme réel quand il a exercé le pouvoir : un mouvement profondément de droite, très conservateur (malgré un certain culte du progrès technique), viscéralement anti-marxiste, étatiste et en même temps favorable à l’économie de marché, nationaliste (un terme qui n’est pas nécessairement une insulte et qui a le mérite d’être plus clair que le mot patriote car à peu près tout le monde se déclare patriote), visant une unification trans-classes de la nation. Autrement dit, un mouvement politique qui n’était pas si éloigné du Front National de 2017, si du moins on s’en tient au discours officiel du FN.

Par conséquent, on a parfaitement le droit d’être de droite mais, si on est de gauche, si on croit à la lutte des classes, si on ne confond pas préservation de l’identité et caporalisation de la société, si on pense que le capitalisme est aussi pernicieux à l’intérieur qu’à l’extérieur de la France ; il ne faut pas voter Marine Le Pen mais JeanLuc Mélenchon ou Benoît Hamon.

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