Jean-Luc Mélenchon n’est pas un tribun illuminé. Il est le candidat du socialisme, c’est-à-dire de la justice et de l’égalité.

JeanLuc Mélenchon a longtemps été traité de manière condescendante par les partis dits de gouvernement et par certains éditorialistes de la presse « comme il faut ». On saluait du bout des lèvres ses talents de « tribun » (pourquoi ne pas dire simplement orateur ?), on reconnaissait l’efficacité de ses « shows » (c’est-à-dire de ses réunions politiques), tout en stigmatisant la prétendue « violence » de son discours et l’évident « irréalisme » de son programme. Mais depuis que le candidat de la France insoumise monte dans les sondages et que l’éventualité de sa présence au second tour de la présidentielle commence à être agitée, le ton change et on montre les dents. Le président de la république, François Hollande, s’est même fendu d’une de ces petites phrases indigentes dont il a le secret en indiquant, à propos de Mélenchon, que « l’on regarde le spectacle du tribun plutôt que le contenu de son texte. ». Une accusation pour le moins surprenante de la part d’un François Hollande qui s’est toujours distingué par l’absolue nullité de ses prestations oratoires, que ce soit dans le fond ou dans la forme.

Emmanuel Macron a décidé de s’en prendre lui aussi à Mélenchon en l’accusant de vouloir « désarmer le pays face au risque terroriste », ce qui ferait de Mélenchon un candidat « résolument dangereux. ». On constate que le positionnement intégralement libéral qui était, au départ, celui d’Emmanuel Macron, et qui avait le mérite de la cohérence, se disloque de plus en plus à mesure qu’il tente frénétiquement de se droitiser en adoptant des slogans sécuritaires du type « tolérance zéro » et en bombant le torse face au terrorisme. François Fillon, quant à lui, compare systématiquement Mélenchon à Marine Le Pen et accuse le Front National d’avoir un programme économique communiste. Du côté de la presse, le journal Le Figaro a fait sa une sur « Mélenchon: le délirant projet du Chavez français » (tout ce qui est excessif est insignifiant), tandis que Le Monde a titré : « Le Pen, Mélenchon, même danger » (Le Monde Le Figaro, même outrance). Ces différentes prises de position, si caricaturales qu’elles soient, indiquent les quatre critiques principales portées à l’encontre de Mélenchon : son programme économique, son positionnement sur l’Europe, sa prétendue proximité idéologique avec le Front National et ses positions en matière de politique étrangère.

Un programme économique cohérent

En ce qui concerne le programme économique, il est proprement insupportable d’entendre tant de gens supposés informés et compétents continuer à psalmodier mécaniquement que les propositions de Mélenchon sont irréalistes et déraisonnables. On a dit la même chose du Revenu universel d’existence de Benoît Hamon avant que ce projet tombe (injustement) dans les oubliettes du débat public en même temps que la campagne du candidat (officiel) du Parti socialiste. On a parfaitement le droit d’être résolument opposé au programme économique de Mélenchon mais le taxer d’irréaliste et d’utopique (ou de délirant comme Le Figaro) est tout simplement stupide. La vérité est que certains candidats (Fillon, Macron) se placent dans le cadre économique existant (capitaliste, libre-échangiste) et proposent des infléchissements, tandis que d’autres (Mélenchon, Le Pen) souhaitent modifier ce cadre existant. Par conséquent, il est inévitable que, par définition, les premiers apparaissent spontanément réalistes et raisonnables par contraste avec les projets des seconds qui renferment nécessairement plus de risques et d’inconnus. De ce point de vue, condamner le projet de Mélenchon comme irréaliste revient ni plus ni moins à dire que quand on change un peu on prend moins de risque que si on change beaucoup. Il n’est certes pas nécessaire d’avoir fait SciencesPo pour produire ce genre d’analyse. La véritable caractéristique de JeanLuc Mélenchon est qu’il se place dans une perspective de lutte des classes. Autrement dit, contrairement à la vulgate ambiante, il conteste l’idée aujourd’hui présentée comme une évidence selon laquelle les intérêts des patrons et des salariés seraient nécessairement convergents. Et il y a fort à parier que ceux qui définissent son programme comme délirant n’expriment en réalité que leur incapacité à comprendre l’idée même de rapports structurellement conflictuels au sein des entreprises.

Une autre Europe

En ce qui concerne l’Europe, on peut faire exactement la même réflexion. Personne ne conteste qu’une sortie de l’euro entraînerait des risques économiques importants, encore faut-il d’ailleurs les évaluer sérieusement au lieu de hurler à l’apocalypse. Mais si toute proposition s’écartant du sacro-saint pacte de stabilité et de croissance (qui n’a engendré ni stabilité ni croissance au sein de l’Union européenne) est immédiatement fustigé comme irréaliste, autant supprimer les élections et considérer que le débat politique doit se limiter à une « discussion » technocratique sur les moyens les plus efficaces pour réduire le déficit public et la dette. Et ce d’autant plus que les propositions de Mélenchon sont régulièrement caricaturées de façon à le présenter comme un doux rêveur qui pense qu’il va terroriser l’Allemagne. La stratégie de Mélenchon est celle du rapport de force, certes, mais on ne voit pas en quoi le rapport de force serait par définition une méthode irréaliste dans les relations internationales. Les Grecs et leur premier ministre Alexis Tsipras sont d’ailleurs très bien placés pour savoir que le gouvernement allemand et la Commission européenne n’hésitent pas à recourir au chantage et à l’intimidation. Il est très facile pour Fillon ou Macron de préconiser une entente cordiale avec l’Allemagne puisque leur programme économique revient de toute façon à adopter le modèle allemand. Ils sont donc parfaitement cohérents en recommandant que la France accepte la limite de 3% du PIB pour le déficit budgétaire et de 60% pour la dette. Mélenchon est, non pas irréaliste, mais tout aussi cohérent en indiquant que son programme économique serait irréalisable dans le cadre des traités européens actuels et que, par conséquent, il aurait s’il était élu non seulement le droit mais le devoir de remettre en cause lesdits traités.

La comparaison Mélenchon/Le Pen : une arnaque intellectuelle

On ne cesse par ailleurs de comparer JeanLuc Mélenchon et Marine Le Pen, tantôt sous le vocable populisme, tantôt sous celui d’extrémisme, et ce en dépit de tout bon sens puisque leurs discours et leurs programmes sont totalement incompatibles. L’Europe et le libre-échange constituent désormais une ligne de clivage politique qui traverse tous les camps. Il y a des gens de gauche et des gens de droite favorables au protectionnisme comme il y a des gens de gauche et des gens de droite qui y sont foncièrement hostiles. Il est par conséquent parfaitement normal que Mélenchon et Le Pen puissent avoir des positions proches sur ces questions. Mais, contrairement à ce que voudrait faire croire Emmanuel Macron et d’autres, ce nouveau clivage n’a absolument pas effacé le traditionnel clivage gauche/droite, que ce soit sur les questions sociales ou sur les thèmes de la sécurité, des mœurs, de l’immigration, de la laïcité. On n’a jamais entendu Mélenchon fustiger les chômeurs, les immigrés, les fraudeurs aux aides sociales, la justice laxiste, l’islam, l’avortement ou le mariage homosexuel. Sur toutes ces questions, c’est le classique clivage gauche/droite qui prévaut et, avec des nuances, Le Pen et Fillon sont très proches, tout comme le sont Mélenchon et Hamon.

Politique étrangère : le point faible

Reste la politique étrangère. C’est certainement dans ce domaine que les critiques adressées à Mélenchon sont les plus pertinentes et c’est aussi le thème à propos duquel il s’est le moins démarqué d’un certain prêt-à-penser gauchiste. Encore faut-il, là aussi, faire le tri entre les critiques raisonnées et les attaques à l’emporte-pièce. Nous ne partageons pas l’antiaméricanisme obsessionnel de Mélenchon qui l’amène régulièrement à renvoyer dos-à-dos la démocratie (effroyablement imparfaite) américaine et tel ou tel dictateur ou dirigeant autoritaire à la Vladimir Poutine. Pour autant, Mélenchon a parfaitement raison de rappeler que les ÉtatsUnis sont en grande partie responsables de la déstabilisation mondiale actuelle, que ce soit du fait de leur gestion d’apprentis sorciers de la crise afghane (et ce depuis l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979), de leur soutien indéfectible aux pires dictateurs moyen-orientaux et latino-américains ou de leur criminelle invasion de l’Irak en 2003. Il a raison aussi en insistant sur le fait que ce n’est pas en bombardant la Libye, la Syrie ou l’Irak que nous allons amener les peuples de ces pays à nous considérer avec sympathie. En revanche, il verse malheureusement dans la caricature quand il réduit les conflits au MoyenOrient à une compétition pour le contrôle du gaz et du pétrole. Cette vision simpliste a sans doute pour cause fondamentale son refus de considérer les éléments culturels, et singulièrement la religion, comme de véritables forces agissantes pouvant être le moteur des événements historiques et des actions humaines. Un refus qui explique aussi sa conception à la fois floue et un peu naïve de la laïcité. Il n’en reste pas moins qu’on ne voit pas en quoi la volonté de Mélenchon de mettre fin aux interventions militaires occidentales serait plus déraisonnable que l’obstination d’un Macron qui s’aligne totalement sur la politique américaine et se contente de proposer que la France continue à bombarder la Syrie et l’Irak (c’est-à-dire, rappelons-le, à tuer des gens).

Étant entendu qu’il n’est pas nécessaire d’être d’accord sur tous les points avec un candidat pour voter en sa faveur (ou alors, seuls les fanatiques voteraient), nous choisissons résolument JeanLuc Mélenchon parce qu’il est le seul à défendre en même temps les quatre points suivants : la croissance économique est un totem mortifère qui détruit la planète et étouffe la vie des individus, la nation n’est pas un vieux colifichet obsolète mais le point d’ancrage à partir duquel l’individu peut se projeter vers l’universel, la lutte des classes existe et le patronat est en train de gagner la guerre sociale, une société sécuritaire ne sera jamais une société de liberté et d’égalité (ni même d’ailleurs une société de sûreté comme le montrent les dérives de l’état d’urgence).

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