Nous avons déjà eu l’occasion de souligner à quel point le vocabulaire guerrier s’est immiscé dans le discours public ces dernières années. Depuis le déclenchement de l’épidémie de Coronavirus, cette posture martiale s’est enflée jusqu’au ridicule. Dans son intervention du 16 mars, le président Macron a prononcé six fois la phrase “Nous sommes en guerre.”. On nous parle sans cesse de héros envoyés sur le front (de la lutte contre l’épidémie), d’ennemi (le virus), de victoire (à venir). Le président de la République est comparé à Clemenceau (le “Père la Victoire” de la première guerre mondiale). La ministre du Travail, Muriel Pénicaud a même accusé de “défaitisme” les trois grandes fédérations patronales du secteur du BTP qui avaient appelé à un arrêt des chantiers de construction. Il n’aura sans doute pas échappé à Madame Pénicaud que, en temps de guerre, le “défaitisme” s’apparente à la trahison de la patrie.

Devant de tels élans lyriques, on est gêné de devoir rappeler une vérité toute simple : la France n’est absolument pas en guerre. Le virus n’est pas animé d’intentions belliqueuses. Il ne médite pas la destruction de l’humanité. Il n’a pas non plus décidé de s’attaquer particulièrement à la France. Ce n’est qu’une image, dira-t-on. Nous répondrons que les images sont importantes. Les images modèlent les esprits, surtout quand elles sont martelées 24 heures sur 24 à la télévision, à la radio, dans les discours politiques. Rappelons en passant que, en temps de guerre, l’unité nationale tant vantée, se noue autour d’un sentiment de haine envers l’ennemi. Or, à moins d’être atteint de sérieux troubles psychiatriques, il est assez difficile de ressentir une haine irrépressible envers un virus, si antipathique soit-il.

D’ailleurs, les effets de cette rhétorique martiale se font déjà sentir puisque le gouvernement et la majorité présidentielle convoquent l’indispensable (et très pratique) “unité nationale” (en temps de guerre, donc) dès que la moindre critique est formulée. C’est ainsi que Gilles Le Gendre, le patron des députés La République En Marche, a écrit sur Twitter le 26 mars : “Les Français ne comprennent pas le double langage de l’opposition : l’étendard de l’unité dans une main ; la dague politicienne dans l’autre. Veulent-elles gagner la guerre contre le #coronavirus ? Qu’elles le prouvent par leur courage. La controverse démocratique, c’est après !” Tout est dit. Nous sommes en guerre. Le courage consiste à se taire. La controverse démocratique doit être suspendue sine die. C’était bien la peine de maintenir le premier tour des élections municipales coûte que coûte au nom de “la continuité de la vie démocratique”.

Qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a là aucun complot de la part de la classe dirigeante. Monsieur Le Gendre, Madame Pénicaud et tous ceux qui adoptent ce vocabulaire militaire sont probablement sincères (ce qui n’empêche pas un brin de roublardise politicienne, bien sûr). Mais c’est précisément ce qui est inquiétant : cet usage de termes totalement inappropriés est devenu une sorte d’évidence. Or, répétons-le, quand on utilise ce genre de langage, cela produit inévitablement certains effets politiques et sociaux. On s’habitue petit à petit à considérer que l’état d’exception peut et doit se décréter face à toute crise d’ampleur. Nous étions déjà en guerre contre le terrorisme. Nous voilà en guerre contre un virus. Quel autre adversaire sera-t-il invoqué demain pour justifier des lois d’exception ou une suspension de la “controverse démocratique”?

Non seulement la crise actuelle ne justifie en rien que les oppositions politiques s’obligent au silence mais c’est l’ensemble de la société qui, plus que jamais, doit exercer un contrôle des actes du gouvernement et du président de la République. En démocratie, la souveraineté politique appartient au peuple, Coronavirus ou pas. Aucune crise ne justifie qu’on donne carte blanche à l’exécutif. Cela reste vrai quand un pays est en guerre. C’est d’autant plus le cas en ce moment puisque NOUS NE SOMMES PAS EN GUERRE.

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