Jean-Marie Le Pen a été condamné, le mercredi 6 avril 2016, à 30 000 euros d’amende pour « contestation de crime contre l’humanité ». Cette condamnation judiciaire vise ses propos tenus en 2015 sur BFMTV dans l’émission Bourdin Direct. Le fondateur du Front National y avait une nouvelle fois affirmé que les chambres à gaz sont un détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale. Au-delà de la sympathie ou de l’antipathie que l’on éprouve pour le personnage, il importe de s’interroger sur les tenants et les aboutissants de ce jugement. D’abord, il convient de rappeler que cette condamnation  a été prononcée en fonction d’une des lois qui, en France, limitent la liberté d’expression en instaurant des délits d’opinion visant notamment le racisme, le sexisme, l’homophobie, le négationnisme.

Le délit d’opinion a le vent en poupe

Ces lois, qu’on les approuve ou qu’on les condamne, constituent bien évidemment des restrictions à la liberté d’expression, malgré le sophisme selon lequel le racisme (l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, etc.) n’est pas une opinion mais un délit, puisque ce n’est un délit qu’à partir du moment où une loi le stipule. La justification de ces délits d’opinion repose essentiellement sur le lieu commun selon lequel il n’existe pas de droit ou de liberté absolus. Certes, mais ce n’est pas parce que la liberté d’expression ne peut pas être absolue que toute restriction qu’on lui impose est légitime. Il y a deux manières d’envisager la question des limites à la liberté d’expression : soit on estime que cette liberté doit être la plus large possible et que, par conséquent, toute limite qu’on lui oppose doit être strictement nécessaire et  les restrictions doivent être en nombre très limité ; soit on considère qu’il convient d’abord de recenser et d’interdire toutes les opinions jugées inacceptables et que la liberté d’expression s’exercera à propos des opinions restantes. Les deux logiques sont extrêmement différentes. Dans le premier cas, les limitations seront très peu nombreuses et objectivement définies (appel direct à violer la loi, injure personnelle, diffamation factuelle). Dans le deuxième cas, la liste des opinions interdites peut virtuellement s’allonger indéfiniment. C’est du reste le cas puisque les lois instaurant des délits d’opinion se multiplient et que des associations militent sans relâche pour en imposer de nouvelles (certaines associations d’handicapés ou de parents d’enfants handicapés, notamment).

Il est assez curieux d’entendre les mêmes personnes défendre bec et ongles la liberté d’expression de Charlie-Hebdo et exiger la censure de fait d’écrivains, d’intellectuels et d’hommes politiques. Il est encore plus curieux de constater que beaucoup de gens estiment tout à fait acceptables la diffamation et l’insulte personnelle du moment qu’elles s’expriment par l’intermédiaire d’un dessin de presse tout en les considérant absolument intolérables quand elles interviennent dans un discours oral ou écrit.

Un délit impossible à établir objectivement

La phrase de Jean-Marie Le Pen est-elle factuellement fausse ? Il est évidemment impossible de répondre à cette question puisque la notion de détail est susceptible d’une infinité d’interprétations. Un détail est un élément constitutif d’un ensemble et qui peut être jugé comme secondaire. Jean-Marie Le Pen a beau jeu d’arguer que, dans l’ensemble des événements foisonnants constitutifs de la seconde guerre mondiale, les chambres à gaz ne sont en effet qu’un élément parmi d’autres. Il a d’ailleurs pris soin de dire que ce sont les chambres à gaz, et non pas le génocide des Juifs, qui constituent un détail.

Par conséquent, la phrase de Jean-Marie Le Pen ne peut pas être objectivement condamnée judiciairement en vertu de son contenu littéral. Une condamnation ne peut en réalité se fonder que sur ce qu’on croit que Jean-Marie Le Pen avait en tête en la prononçant. La carrière de l’intéressé (et notamment ses accointances avec le journal violemment antisémite Rivarol) permet de supposer avec vraisemblance qu’il a voulu, en effet, exprimer une opinion antisémite ou, au minimum, une relativisation du génocide des Juifs. Une telle interprétation permet sans aucun doute une condamnation morale et politique de Jean-Marie Le Pen. Mais justifie-t-elle une condamnation judiciaire ? On peut en douter si on considère l’extrême danger qu’il y a à justifier des peines judiciaires par l’idée qu’on se fait du for intérieur de l’inculpé. A moins d’être télépathe, personne ne peut prétendre connaître les idées et sentiments intimes non formulés de Jean-Marie Le Pen. Si on accepte le principe selon lequel il doit être condamné, non pas pour ce qu’il a dit, mais pour ce qu’on pense qu’il a voulu dire, cela ouvre potentiellement la voie à une restriction considérable de la liberté d’expression. Il est d’ailleurs amusant de relever que cette attitude de suspicion trouve sa source dans la Bible puisque « La bouche du juste est une fontaine de vie, mais celle des méchants dissimule la violence. » (livre des Proverbes, X, 11).

Pourquoi ne pas condamner l’apologie du communisme ?

On peut noter de ce point de vue que ceux qui passent leur temps à mettre en garde contre l’arrivée au pouvoir du Front National, considéré par eux comme un parti fascisant, ne semblent pas se rendre compte de ce que pourrait faire du principe du délit d’opinion un tel parti. On peut parfaitement imaginer la mise en place d’une loi prohibant l’apologie du communisme ou de la révolution française. Dès lors, et en vertu du même raisonnement qui a conduit à condamner Jean-Marie Le Pen, on pourrait très bien envisager des poursuites en justice contre quelqu’un qui aurait témoigné de l’admiration pour Robespierre (c’est donc qu’il justifie la Terreur) ou qui citerait Lénine (et ferait ainsi indirectement l’apologie des crimes soviétiques).

Certains, comme le philosophe Régis Debray, insistent sur le fait que toute société sécrète du sacré, même si le contenu de ce sacré varie évidemment dans le temps et dans l’espace. Il en conclut que toute société est en droit de fixer les bornes de l’acceptable et de l’inacceptable dans le comportement comme dans l’expression des idées. La thèse est juste mais on voit mal en quoi elle justifierait nécessairement l’instauration de délits d’opinion. L’interdiction légale et la sanction judiciaire ne sont heureusement pas les seuls moyens de faire respecter des tabous. La pression sociale, la réprobation morale, le consensus politique sont des éléments permettant la formulation et la préservation de tels tabous. Il est du reste très inquiétant de constater que l’idée selon laquelle ce serait aux juges de définir et de faire appliquer la morale sociale est de plus en plus présentée comme une évidence.

Puisqu’on s’autorise à condamner quelqu’un pour les pensées cachées qu’on lui prête, on devrait a fortiori s’interroger sur les implications logiques d’une telle attitude. Malheureusement, le débat public, y compris chez un certain nombre d’intellectuels, s’apparente aujourd’hui de plus en plus à une simple foire d’empoigne où tous les moyens sont bons pour démolir l’adversaire, sans se préoccuper des conséquences.

« La souveraineté du peuple et la liberté de la presse sont donc deux choses entièrement corrélatives : la censure et le vote universel sont au contraire deux choses qui se contredisent et ne peuvent se rencontrer longtemps dans les institutions politiques d’un même peuple. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique).

2 Réponses

  1. Vive la France ? | Bruit Blanc

    […] Rouillan (ancien membre d’Action directe récemment condamné pour apologie du terrorisme) à Jean–Marie Le Pen en passant par Finkielkraut, Zemmour (récemment mis en cause pour des propos très proches de […]

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