Au lieu de s’indigner quand les sondages ne prévoient pas le résultat des élections, on devrait s’inquiéter qu’ils y parviennent un jour.

Les mathématiques nous délivreront-elles du fardeau de la liberté ?

Que ce soit à l’occasion de l’élection de Donald Trump aux États-Unis ou suite à la percée de dernière minute de François Fillon au premier tour des primaires de la droite et du centre, la question de la fiabilité des sondages a été de nouveau posée. On a accusé les instituts de sondage d’avoir donné Clinton gagnante face à Trump dans un cas, et le duo Juppé/Sarkozy largement en tête dans l’autre. Ce qui est extrêmement curieux, et préoccupant, c’est le fait même qu’on songe à reprocher aux sondeurs de ne pas être totalement fiables.

Des sondages parfaitement fiables seraient en effet des sondages totalement prédictifs, c’est-à-dire des sondages qui pourraient réellement prévoir à l’avance le résultat des élections. Or, si tel était le cas, la seule conclusion logique qu’il faudrait en tirer serait de supprimer les élections. Il est ainsi assez surréaliste d’entendre des dirigeants d’instituts de sondage se vanter du nombre de fois où ils ont réellement prédit le résultat d’une élection et assurer que leurs techniques ne cessant de se perfectionner, leurs erreurs d’estimation ne peuvent être qu’accidentelles et provisoires.

Sonde-moi, ô Dieu, connais mon cœur (Psaume 139.23)

L’essence du politique, et a fortiori de la démocratie, réside dans l’imprévisibilité. Là où règne la démonstration pure, la logique mathématique, l’absence de contingence, il n’y a par définition aucune place pour la politique. C’est encore plus vrai en ce qui concerne le régime démocratique dans la mesure où il postule une égalité de compétence politique entre tous les citoyens. Rien de plus étranger à la démocratie que l’idée de choix politiques intégralement rationnels. Rien de plus contradictoire, d’ailleurs, que l’idée même de choix intégralement rationnel, puisque aucun choix n’est possible face à une évidence démonstrative.

Si on organise des élections, c’est non seulement parce qu’on ne sait pas qui va les gagner, mais aussi parce qu’on ne sait pas ce qu’il faut faire, parce que les choix politiques fondamentaux ne sont pas de l’ordre du savoir (universitaire, administratif, économique, sociologique, managérial). L’étrange idée selon laquelle il faudrait s’inquiéter du manque de fiabilité des sondages, au lieu de s’effrayer de leur trop grande fiabilité, est un signe parmi d’autres du déni de cette contingence fondamentale qui permet et rend nécessaire la politique.

A force d’exiger que tout soit calculable, quantifiable, prévisible, que les sondages nous donnent le vainqueur de chaque élection six mois à l’avance et que des algorithmes nous révèlent les seules politiques économiques viables, on ne semble pas se rendre compte qu’on prépare les conditions d’une impossibilité de la perpétuation du régime démocratique.

Une réponse

  1. Pour en finir avec le Front Républicain | Bruit Blanc

    […] La soirée électorale du premier tour des présidentielles a dégagé un singulier parfum d’étrangeté. D’abord parce que tous les commentateurs ont diagnostiqué un « séisme politique » du fait de l’élimination des candidats du Parti Socialiste et des Républicains (LR) mais, ce « séisme » ayant été prévu depuis des semaines, ils ne pouvaient guère simuler la stupéfaction. Nous avons donc assisté à une révolution annoncée (ou à une prophétie autoréalisatrice), à un chambardement pépère, à un cataclysme au ralenti, Brice Teinturier (directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos) se vantant même sur France 2 d’avoir prévu les résultats dans ses sondages avec « la plus grande exactitude »… ce qui devrait donner des sueurs froides à tout le monde. […]

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