Ce que l’on appelle politique post-vérité n’est rien d’autre que la bonne vieille lutte idéologique, telle qu’elle s’est pratiquée toujours et partout.

On nous le serine depuis des semaines sur un ton funèbre, une révolution s’est produite, un bouleversement profond et durable : nous sommes entrés dans l’ère de la Politique post-vérité. Rien ne sera plus jamais comme avant, le Brexit et l’élection de Donald Trump auraient marqué l’avènement de politiciens et d’idéologues manipulant éhontément les foules naïves en faisant fi des faits les plus objectifs et de la bonne foi la plus élémentaire.

Les gens de ce monde tiennent sur moi bien des propos, et je sais tout le mal qu’on entend dire de la Folie, même chez les fous (Érasme, Éloge de la folie)

On peut pourtant déceler une soif mortifère de certitude, voire une stratégie déguisée de prise de pouvoir symbolique, dans le succès de l’expression Politique post-vérité. La victoire du Brexit comme celle de Trump ont été déclarées illégitimes par de nombreux commentateurs sous prétexte que les défenseurs du Brexit et le candidat Trump ont proféré d’innombrables mensonges durant leurs campagnes électorales. S’il s’agissait simplement de stigmatiser le mensonge en politique, il n’y aurait guère besoin d’inventer un terme ronflant comme Politique postvérité. Les philosophes  de la Grèce antique s’inquiétaient déjà des ravages de la démagogie et de la sophistique en politique. Et, bien évidemment, il est préférable en soi qu’un politicien ne raconte pas délibérément n’importe quoi.

Mais en réalité, les propagateurs de l’expression Politique post-vérité ne se contentent pas de critiquer la duplicité ou la mauvaise foi. Ils véhiculent une image de la politique passablement incongrue. D’abord, ils semblent suggérer que l’état normal du débat politique serait une confrontation parfaitement loyale entre des concurrents de bonne foi n’usant que d’arguments totalement raisonnables. Il n’en est évidemment rien et aucun débat politique, à aucune époque et dans aucun lieu, ne s’est déroulé selon ces normes imaginaires.

Ainsi nous imiterions ces rhéteurs de nos jours, qui se croient des dieux pour user d’une double langue (Érasme)

Ensuite, ils ont eux-mêmes une conception très particulière de la vérité. On a pu lire dans de nombreux éditoriaux, parmi les « mensonges » attribués à Trump ou aux partisans du Brexit, l’idée que le protectionnisme pourrait réduire le chômage, que l’immigration ferait baisser les salaires ou que l’Union européenne serait une institution anti-démocratique. Or, si toutes ces idées sont critiquables, elles ne peuvent évidemment pas être sérieusement considérées comme des mensonges. Un débat politique gangrené par le mensonge systématique est bien entendu malsain. Mais un débat politique qui ne reposerait que sur la formulation de vérités incontestables est un objectif tout simplement inatteignable, car si on était en mesure d’énoncer des vérités incontestables dans les domaines de l’économie, de la sécurité, des relations internationales, alors tout débat deviendrait inutile.

La vision des réseaux sociaux développée par un certain nombre de contempteurs de la Politique post-vérité est elle aussi des plus surprenantes. Ceux-ci sont présentés comme le lieu par excellence de la propagande, de la désinformation, quand ce n’est pas du discours de haine. L’inénarrable Yann Moix est allé jusqu’à affirmer que Twitter est « un média d’extrême droite », en oubliant totalement que ses propres articles sont diffusés sur ce « média d’extrême droite » par la revue La règle du jeu de Bernard-Henri Lévy. On s’indigne de la puissance de la Fachosphère, des réseaux poutiniens, des sites de réinformation, des groupes identitaires. Une telle attitude est pour le moins étrange. D’abord, elle consiste à s’indigner que les réseaux sociaux soient…sociaux. Par définition, des plate-formes ouvertes à tous vont attirer toutes sortes de gens, des intelligents et des idiots, des informés et des ignares, des sincères et des menteurs. On peut s’indigner tant qu’on veut mais la seule solution pour l’éviter serait d’instaurer un filtrage a priori des utilisateurs, c’est-à-dire une censure généralisée telle que la Chine tente de la pratiquer…au grand dam des adversaires de la post-vérité. Ensuite, cette indignation vertueuse cache mal une étonnante résignation. Si en effet, la Fachosphère ou les sites identitaires sont si puissants (encore pourrait-on discuter sur ce qu’on entend exactement par puissance), ce ne peut être que du fait de l’impuissance de leurs adversaires. Ont-ils si peu confiance en leur intelligence, en leur talent, en la pertinence de leurs arguments pour taper ainsi du pied en vitupérant contre les sites toxiques ?

Connaît-on une seule république qui se soit gouvernée par les lois de Platon ou d’Aristote, ou les enseignements de Socrate ? (Érasme)

En réalité, derrière cette expression de Politique post-vérité se cache encore et toujours le même fantasme et la même nostalgie. La nostalgie de la « parenthèse enchantée » qui a suivi l’effondrement du bloc communiste, cette époque où les thèses de Francis Fukuyama sur la victoire totale et définitive de la démocratie libérale et de l’économie de marché constituaient l’horizon idéologique de nombre de politiciens, de journalistes et d’intellectuels « anti-totalitaires » (ceux qui ont découvert le totalitarisme au moment où il avait enfin disparu et ne cessent depuis de le débusquer partout, orphelins qu’ils sont du grand méchant loup stalinien).

Le fantasme d’une vie démocratique réduite aux acquêts du cercle de la raison néolibérale où, comme l’a dit le journaliste Christophe Barbier dans l’émission C dans l’air, « on rêve d’un deuxième tour Macron/Juppé » lors de l’élection présidentielle. Ils en rêvent en effet mais ils oublient ou ne veulent pas voir que la politique est inséparable de l’utopie, ce désir tenace que le monde ne soit pas ou plus ce qu’il est. Ils auront beau tempêter et nommer Populisme ou Dérive Antidémocratique toute tentative de remettre en cause l’ordre des choses, ils ne parviendront pas à convaincre tout le monde que l’affrontement courtois entre le centre gauche et le centre droit est nécessairement synonyme de progrès et d’harmonie. C’est pourquoi la Fachosphère ou les sites dits de réinformation ne sont qu’un aspect parmi d’autres de la vie démocratique, et pas du tout son antithèse. Évidemment, ils n’en sont pas l’aspect le plus noble ou le plus reluisant. Mais ils faut les combattre avec leurs propres armes, sur leur terrain, partout où s’agitent les idées, au lieu de pleurnicher sur notre belle démocratie bafouée par des vilains garçons qui ne respectent pas les règles (quelles règles ? Fixées par qui?).

Parmi les Sciences, au reste, celles qu’on met au pinacle sont le plus voisines du sens commun, c’est-à-dire de la Folie (Érasme)

Du reste, si l’honnêteté doit être considérée comme l’alpha et l’oméga de la vie démocratique, que dire de Jacques Chirac qui a fait campagne en 1995 sur la fracture sociale pour oublier sitôt élu l’existence des inégalités socio-économiques ? Que dire du menteur en série François Mitterrand qui a méthodiquement créé les conditions de l’éclatement durable de la gauche en sacrifiant le socialisme au “rêve” européen ? Que dire de Hollande et Sarkozy qui ont changé d’avis tellement de fois sur tant de sujets que plus personne ne se risque à tenir le compte de leurs revirements ? Doivent-ils être considérés comme des précurseurs de Donald Trump ? Bien sûr, on peut se récrier et considérer que cette présentation de nos précédents présidents ne leur rend pas justice, qu’elle est partielle et partiale. Certes, mais pas plus que les affirmations des adversaires de la Politique post-vérité qui assènent constamment dans tous les médias que Jean-Luc Mélenchon est un apprenti dictateur, Benoît Hamon un adepte des Frères Musulmans (ce n’est pas la Fachosphère qui a répandu cette accusation diffamatoire mais les soutiens de Manuel Valls), Marine Le Pen une nazie (en oubliant de préciser que le principe de la préférence nationale figure en toutes lettres dans le programme de François Fillon en ce qui concerne l’attribution de certaines aides sociales, mais apparemment quand c’est lui qui le dit, ça va). De même, si on écoute et qu’on lit les contempteurs de la Politique post-vérité, il apparaît qu’on a le droit d’être nationaliste si on est Kurde mais que c’est une véritable horreur si on est Turc, que des déclarations dogmatiques sur la laïcité constituent un positionnement « républicain » si on s’appelle Manuel Valls mais une insupportable dérive fascisante si on s’appelle Florian Philippot, que proposer la suppression de 500 000 postes de fonctionnaires fait de François Fillon un candidat sérieux et raisonnable au programme abouti mais que la proposition de Mélenchon d’augmenter le Smic est une mesure affreusement démagogique.

Il est facile de constater que, au-delà des réelles stratégies de manipulation mises en place par certains mouvements idéologiques, notamment d’extrême droite, ceux qui s’indignent de l’avènement de la Politique post-vérité militent en fait pour qu’on leur réserve un monopole de la parole légitime.

On rappellera pour terminer que toute politique digne de ce nom, tout débat démocratique, est nécessairement, non pas post, mais « pré-vérité ». La politique, domaine de l’incertitude, et la démocratie, tentative toujours avortée de s’approcher d’un consensus sur l’intérêt général, ont autant à craindre de ceux qui déforment volontairement la réalité que de ceux qui s’arrogent le droit de détenir la vérité et de tracer les limites a priori de ce qui peut être dit ou écrit.

« Donc, adieu ! Applaudissez, prospérez et buvez, illustres initiés de la Folie ! » (Érasme)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.