Le Parti Socialiste doit changer de nom comme le suggère Manuel Valls. Non pas parce que la notion de socialisme serait périmée mais, tout simplement, parce que le Parti Socialiste n’est pas socialiste.

Soyons moderne, prônons l’amnésie

« Il faut que les ouvriers sachent bien qu’il n’y a de remède à leurs maux que dans la patience et la résignation ». Ces propos ont-ils été tenus par un infâme réactionnaire ou un tribun d’extrême-droite ? Pas le moins du monde, nous les devons à Casimir Perier, homme politique et banquier du 19ème siècle, l’un des chefs de file de la gauche sous la Restauration, dans les années 1820.

L’examen de la vie politique du début du 19ème siècle en France est extrêmement instructif si on veut comprendre le sens profond des prises de position actuelles d’un Manuel Valls sur la « gauche moderne » ou d’un Emmanuel Macron sur le socialisme considéré comme une notion obsolète.

Dans un premier temps, Manuel Valls a construit son image d’iconoclaste brisant les « totems et tabous » de la gauche en réclamant un aggiornamento du Parti Socialiste sur les questions sécuritaires, celui-ci étant appelé à abandonner son attitude prétendument angélique et laxiste dans le traitement de la délinquance et de la criminalité. Dans cette première phase, la méthode Valls était très claire : un anti-intellectualisme virulent (toute la philosophie politique de la gauche sur la sécurité, quoi qu’on pense de celle-ci, étant ravalée au rang d’un penchant psychologique infantile, le « laxisme angélique »), un mépris total de l’histoire (les idées de Manuel Valls ne peuvent en aucun cas être sérieusement considérées comme modernes au vu de l’histoire des conceptions pénales) et un détournement systématique du sens des mots (la priorité donnée à la prévention devient du laxisme, une volonté de prendre en compte les déterminants sociologiques de la délinquance se transforme en angélisme).

La justice sociale, une merveilleuse utopie

On retrouve cette méthode en ce qui concerne l’antienne martelée régulièrement par Manuel Valls depuis plusieurs années : il faut impérativement changer le nom du Parti Socialiste en supprimant toute référence au socialisme. En 2008, il déclarait ainsi : « Parti socialiste, c’est daté. Ça ne signifie plus rien. Le socialisme, ça a été une merveilleuse idée, une splendide utopie. Mais c’était une utopie inventée contre le capitalisme du 19ème siècle. ». Un peu comme le Père Noël et le Lapin de Pâques, donc. L’actuel premier ministre n’a jamais avancé de manière ferme un nom de substitution précis pour remplacer le concept « daté » de socialisme. Toutefois, il a indiqué à plusieurs reprises sa préférence pour le mot Gauche, censé être plus moderne ; « il faut créer une grande organisation politique autour de ce mot merveilleux qui est celui de la gauche car je le crois plus moderne » (2009). Encore hésite-t-il visiblement sur ce mot, Gauche, puisque le terme qui paraît recueillir tous ses suffrages est plutôt celui de Progrès.

Comme le premier secrétaire du Parti Socialiste (Jean-Christophe Cambadélis), Manuel Valls plaide en effet depuis un certain temps pour un hara-kiri du PS au profit d’une « maison commune de toutes les forces progressistes » (2014). Passons sur le comique de la formule qui supposerait, afin de pouvoir repérer les fameuses forces progressistes qu’il s’agirait de réunir, que certains mouvements politiques se désignent eux-mêmes comme des forces régressives. Jean-Christophe Cambadélis s’est chargé d’expliciter très précisément la définition de cette « maison commune » en indiquant que « Notre modèle, c’est la modernisation économique, l’écologie sociale et la protection des minorités. » (Le Monde, 30 mai 2015). Manuel Valls ajouterait probablement la défense de la République ce qui, on le sait, ne mange pas de pain. Le « modèle » et la « maison commune » n’intègrent donc ni la justice ni l’égalité (sans parler des classes sociales ou des ouvriers, soyons raisonnables).

Ainsi donc, le progrès est moderne, quelle incroyable trouvaille ! Rappelons que le mot Socialisme se diffuse en France dans les années 1830-1840 alors que le mot Gauche, dans son sens politique, est déjà d’un usage courant dans les années 1820. Rappelons aussi que de manière systématique au cours du 19ème siècle, la gauche d’un jour est toujours devenue la droite du lendemain (les opposants de gauche à la monarchie absolue devenant par exemple, après leur victoire, des conservateurs de droite partisans du maintien d’une monarchie constitutionnelle). S’il y a donc bien un mot daté et, qui plus est, à la définition extrêmement instable, c’est bien celui de Gauche.

Quant à la modernisation économique, elle était par excellence le principe d’action politique de la gauche libérale bourgeoise du 19ème siècle, chantre des « classes moyennes » (c’est-à-dire les cent mille à deux cent mille français titulaires du droit de vote, 99% de la population en étant exclu du fait de son insuffisante richesse).

A vrai dire, le grand paradoxe réside dans le fait que le parti qui incarne aujourd’hui en France la gauche libérale non socialiste s’appelle, précisément, Parti Socialiste. Il serait donc en effet très cohérent que le Parti Socialiste change de nom mais, contrairement à ce que dit Manuel Valls, pas du tout parce que le mot Socialisme ne serait plus adapté au monde moderne mais, au contraire, pour renouer avec la tradition (parfaitement honorable) de la gauche libérale non socialiste du 19ème siècle. Afin que les choses soient claires, nous suggérons d’ailleurs comme appellation : le Tout Nouveau Mouvement Ultramoderne (TNMU).

7 Réponses

    • penaguin

      Oui, un truc à l’américaine aurait le mérite d’être plus clair, un parti démocrate qui n’a plus rien de socialiste contre un parti républicain en voie de lepénisation.

      Répondre
  1. Revue de presse | Bruit Blanc

    […] avoir retenu (sans violence) deux cadres de l’entreprise pendant plusieurs heures en 2014. N’en déplaise à Manuel Valls et à ses alter ego de la droite libérale, la lutte des classe… Une leçon à méditer à l’heure où le gouvernement socialiste chante les louanges des […]

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.