Les élections présidentielles de 2017 ont ceci de paradoxal que, tout en semblant totalement novatrices, notamment du fait de la menace d’absence au second tour des deux partis de gouvernement, elles recyclent et mettent en jeu un héritage historique profond : les difficultés du réformisme de gauche, dues notamment à la force de l’héritage du Parti communiste.

La volonté de la réforme dans la France des Lumières était un projet concret de changement mis en œuvre par les autorités au nom du bien public. Glissant de l’idée d’un rétablissement, d’un retour à l’ordre ancien, à celle d’une amélioration tendue vers un futur meilleur, elle est fortement liée à l’idée de progrès et d’innovation. L’échec de la royauté est celui de la réforme fiscale qui emporte avec elle le thème de la réforme qui disparait du vocabulaire gouvernemental et devient un mot d’ordre d’opposition, à l’inverse de ce qui se passe en Angleterre.

L’antinomie réforme-révolution

A la fin du XIXe siècle, le réformisme se heurte, en France, au poids vigoureux de la culture révolutionnaire, ouvriériste et antiparlementaire. Emerge alors la fameuse antinomie réforme-révolution. Le Parti socialiste, depuis l’unification de 1905 s’est toujours voulu un parti révolutionnaire et jamais un parti réformiste. Révolutionnaire c’est-à-dire avec comme objectif le remplacement du capitalisme par le socialisme et comme moyen une rupture, un moment révolutionnaire. Jaurès parvient à imposer, en 1908, la notion d’ « évolution révolutionnaire », c’est-à-dire de réformes, mais conçues dans une perspective de rupture. La Première guerre mondiale et la création du Parti communiste ne permettent pas à cette notion d’amener le parti vers le réformisme. A partir des années 30, le Parti communiste capte l’héritage de la Révolution par une lecture partiale du jacobinisme. Il se donne pour mission d’accomplir la promesse de 1789 et, plus encore, celle de 1793, la Terreur étant expliquée par la théorie des circonstances (tentatives contre-révolutionnaires, endettement…) qui justifieraient le surgissement de la violence. Le communisme superpose ainsi le conflit central de la Révolution industrielle, opposant le capital au travail, au clivage politique issu de la Révolution, dressant le peuple contre les privilégiés. Il défend le jacobinisme contre les Girondins. Cette simplification est l’un des traits saillants de la culture de gauche française, pour laquelle la démocratie en France participe de l’imaginaire révolutionnaire, de la table rase et de la déchirure du temps, suivant la phrase de Bronislaw Baczko dans la lignée des travaux de François Furet.

L’influence idéologique du communisme 

Or, s’il y  a  une forte résistance au communisme après 1945, dans l’opinion et dans l’électorat, le magistère idéologique et intellectuel du Parti communiste est tel que la controverse entre les partisans de la Révolution et les adeptes du réformisme se prolonge en France bien plus que dans la majorité des autres pays ouest-européens. Il pèse sur ce débat historique et politique en dénigrant et en stigmatisant la réforme, ce qui intimide les socialistes jusqu’à aujourd’hui. C’est son influence qui a longtemps contribué au rejet des différentes tentatives de renouveau de la gauche, nées le plus souvent dans le PS et combattues en son sein. L’alternance des tendances plus réformistes ou plus révolutionnaires n’a jamais amené à ce que la légitimité du réformisme l’emporte sur celle de la Révolution et le parti n’a jamais été réformiste, quelles que soient les politiques menées lorsqu’il s’est trouvé au pouvoir. Même le Congrès d’Epinay de 1971 et l’évolution conduite par François Mitterrand n’a pas permis que le réformisme soit assumé par le parti tout entier comme une valeur socialiste. Les anti-marxistes de l’époque rocardienne n’opposaient d’ailleurs pas une vision réformiste à celle de la rupture mais une évolution révolutionnaire. La deuxième gauche est ainsi combattue, classée « à droite » par le CERES et même Rocard, qui revendique le parler vrai, l’héritage de Jaurès contre Guesde ou Aristide Briand contre Clémenceau, ne se revendiqua jamais ouvertement réformiste.

Mélenchon et Hamon

Ces héritages sont très présents dans le débat électoral actuel. Tout d’abord, l’influence du communisme a donné un style politique français qui a pris de l’ampleur et est revendiqué par JeanLuc Mélenchon: le populisme. Le populisme de gauche, longtemps communiste puis gauchiste, met en valeur l’antagonisme qui opposerait le sommet de la société à une masse presque indéfinie. Il se nourrit des difficultés d’affirmation d’une autonomie ouvrière, de l’héritage révolutionnaire jacobin et d’une disposition apparue en 1789 à exclure du peuple et de la nation une minorité malfaisante de privilégiés, argument que l’on a entendu, plus ou moins euphémisé, lors du débat télévisé du 4 avril. JeanLuc Mélenchon est ensuite l’héritier du choix de la Révolution contre la réforme, et de 1793 (Robespierre et St Just), c’est-à-dire de la lecture communiste de la Révolution française, même s’il a pris soin d’accoler « pacifique » à Révolution et a aussi construit sa campagne avec des références républicaines, laïques et nationales pour répondre à l’ « insécurité culturelle ».

Benoît Hamon, homme d’appareil, a le projet avec les frondeurs d’une recomposition politique réunissant les socialistes anti-libéraux, les communistes, les Verts et JeanLuc Mélenchon. C’est pourquoi il a tourné sa campagne vers la gauche radicale plus que vers la gauche sociale-démocrate. On voit aujourd’hui que cette tactique a échoué car c’est JeanLuc Mélenchon qui récupère ce corpus idéologique et ses électeurs tandis qu’une bonne partie des socialistes et de leurs électeurs rejoignent Emmanuel Macron. La virulence de l’affrontement explique la réapparition du terme de traitre, voire de social-traitre, cette insulte inventée par Lénine en 1919 pour désigner les socialistes qui auraient trahi la classe ouvrière en se ralliant au pouvoir national en 1914. Ce terme très prisé des communistes tout au long du XXe siècle vise toujours les socialistes qui ont trahi les idéaux de Marx et vise à assimiler les réformistes à la bourgeoisie. Il désigne aujourd’hui les tendances socialistes réformistes parfois malaisées à distinguer: la social-démocratie, le social-libéralisme et la gauche de gouvernement (terme qui se résume souvent à désigner les politiques effectivement menées, plus réalistes que les discours).

Macron et Rocard

Le conflit principal se double ici d’un nouveau conflit. Emmanuel Macron, tout comme Dominique StraussKahn, sont proches du social libéralisme, une politique de gauche qui va s’appuyer sur la liberté individuelle, notamment celle d’entreprendre, pour corriger les inégalités sociales. Or ce social libéralisme est l’objet d’une détestation très forte chez les frondeurs. Lionel Jospin, en son temps, avait refusé cette voie en opposant l’identité de social-démocrate (celui qui se dit à gauche mais a coupé toute référence au corpus idéologique du socialisme révolutionnaire et reste simplement attaché à la correction par l’Etat de l’économie de marché) à celle de social libéral. Puis c’est le « libéralisme » de la politique socialiste qui fut accusé de la défaite de 2002 et l’Union européenne, vécue comme le cheval de Troie du libéralisme, est devenue l’enjeu de division entre tendances. Emmanuel Macron n’est pas seulement un social-libéral puisqu’il dit vouloir mettre en place une « social-démocratie » notamment par la relance du dialogue social et est assez proche sur ce point de l’héritage de la « deuxième gauche » de Michel Rocard (Rocard voulait doter le pays d’une déjacobinisation de la politique : instaurer une réelle politique contractuelle, un dialogue social). C’est sans doute pour cette raison que Manuel Valls, qui se revendique social-démocrate, a rejoint Emmanuel Macron.

L’impossible mue du Parti Socialiste

Ce que montrent ces élections, c’est que le PS a échoué à faire émerger un courant réformiste en son sein et est demeuré dans une grande ambiguïté. Le parti dirigé par Martine Aubry a réactivé après la crise financière de 2008 un discours anti-libéral mais sans recourir aux solutions qui sembleraient aller avec ce discours (notamment les nationalisations) tandis que la déclaration de principes de 2008 affirme pour la première fois que le Parti socialiste est un parti réformiste, mais « porte un projet de transformation sociale radicale » et « veut rassembler toutes les cultures de la gauche », le plus souvent anti-réformistes et hostiles à l’économie de marché ainsi qu’au social libéralisme.

Ces perspectives historiques permettent de comprendre que la mutation réformiste était impossible au sein du PS et c’est en tout cas visiblement ce qui a poussé Emmanuel Macron à créer son propre mouvement et même à titrer « Révolution » son livre sur la « révolution démocratique » qu’il propose. Cependant sa particularité est de n’avoir, d’après l’un de ses biographes, aucun “surmoi marxiste”, ce qui fait son caractère assez “hors sol” (ou libre) vis-à-vis de l’héritage du PS. Et il peut ainsi s’allier avec un centriste comme François Bayrou, l’héritier de la famille démocrate-chrétienne, la plus forte du centrisme, pour chercher une solution « centrale ». Celle qui aurait pu voir le jour en 2007 et même en 1988, quand Michel Rocard a été empêché par Mitterrand, qui les haïssait, de s’allier avec les centristes.

Conseils de lecture:

Histoire@Politique 2011/1 (n°13) “Les socialistes français face au réformisme“, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.)

Revue d’histoire moderne et contemporaine 2009/5 (n° 56-4bis) “De quoi la « réforme » est-elle le nom ?” Belin, 2009.

Marc Lazar, « Le communisme, une passion française », Perrin, 2002.

Jean-Pierre Rioux, « Les centristes, de Mirabeau à Bayrou », Fayard, 2017.

Michel Rocard, « Si la gauche savait, entretiens avec Georges-Marc Benamou », Robert Laffont, 2005.

Jean Tulard et Michel Onfray sur les références révolutionnaires de Jean-Luc Mélenchon.

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