La journée « Tel-Aviv sur Seine », décidée par la mairie de Paris dans le cadre de « Paris Plages », a donc finalement bien eu lieu jeudi 13 août. Des associations ont organisé en signe de protestation un rassemblement « Gaza Plage » au même moment. Des centaines de policiers ont été mobilisés pour s’interposer entre les deux lieux « festifs ».

Appels à l’annulation de l’événement, tribunes dans les journaux, échange de noms d’oiseaux entre « sionistes » et « antisionistes » ; on s’est à nouveau invectivé en France, sur les réseaux sociaux et par voie de presse, à propos du conflit israélo-palestinien. Comme d’habitude, les défenseurs d’Israël ont brandi l’hydre de l’antisémitisme, le péril terroriste, l’expansion de l’islamisme et le caractère démocratique d’Israël (seule démocratie authentique au Proche-Orient, selon la formule consacrée), en y ajoutant, puisqu’il s’agissait de Tel-Aviv, la nature supposée progressiste, ouverte et même gay friendly de cette ville. De manière tout aussi coutumière, les contempteurs d’Israël ont stigmatisé l’« apartheid » dans les Territoires palestiniens occupés, les violations du droit international perpétrées par l’État juif et les bombardements de Gaza. Comme de juste, on s’est traité de fascistes et de nazis des deux côtés.

La maire de Paris, Anne Hidalgo, a défendu son initiative dans un texte, publié par le journal Le Monde du 11 août, en affirmant que la manifestation « Tel-Aviv sur Seine » avait pour but de favoriser le dialogue, la tolérance et la paix. Les opposants à l’événement le qualifient, quant à eux, de propagande visant à blanchir le gouvernement israélien de ses crimes. Les organisateurs de « Tel-Aviv sur Seine » sont sans doute parfaitement sincères quand ils prétendent vouloir promouvoir le dialogue et la compréhension mutuelle entre les peuples. Toutefois, en dehors du fait qu’on ne voit pas bien en quoi le fait de danser sur de la musique de mauvais goût en brandissant des drapeaux israéliens serait susceptible de faire avancer la paix dans le monde, le fait est qu’il n’y pas de dialogue à promouvoir entre Palestiniens et Israéliens puisqu’un tel dialogue n’existe plus depuis longtemps. Aucun processus de paix n’est en cours entre Israël et les Palestiniens, le gouvernement israélien actuel est peut-être le plus extrémiste que le pays ait connu et tout le monde attend la prochaine guerre à Gaza (la dernière a eu lieu, on s’en souvient, l’été dernier, 1500 civils palestiniens tués selon l’ONU).

Finalement, la question que pose la polémique à propos de « Tel-Aviv sur Seine » est la suivante : Israël est-il un pays comme un autre ?

Tout est normal mais on va tous mourir

La population israélienne semble elle-même très ambivalente sur ce point puisque tous les sondages, enquêtes et études d’opinion indiquent que les Israéliens, dans leur immense majorité, aspirent à la normalité et, en même temps, sont taraudés par le sentiment que leur pays (et donc eux-mêmes) est sous la menace d’un danger existentiel.

Cette idée de menace pesant sur l’existence même d’Israël est d’ailleurs le principal (et presque unique) argument politique de la droite israélienne (et de son leader et actuel premier ministre Benyamin Nétanyahou), tant en interne qu’à l’international, comme l’a montré la très virulente campagne de la diplomatie israélienne pour essayer d’empêcher un accord entre le P5+1 (les pays du conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne) et l’Iran sur le nucléaire.

Il est en tout cas indéniable que l’opinion publique israélienne s’est considérablement radicalisée depuis une vingtaine d’années. Un sondage publié dans le journal israélien Haaretz en 2014 indiquait que 74% des Juifs israéliens sont opposés à la création d’un État palestinien sur la base des frontières de 1967 (avant la guerre des Six Jours et l’invasion des Territoires occupés par l’armée israélienne).

Les défenseurs d’Israël en France sont tout aussi ambivalents puisqu’ils ne cessent de dénoncer l’hystérisation des réactions dès qu’il s’agit d’Israël (pour condamner les opérations militaires israéliennes, les bavures dans les Territoires occupés ou un micro-événement comme « Tel-Aviv sur Seine ») tout en reprenant à leur compte l’idée de menace existentielle et en condamnant sans relâche un antisémitisme prétendument généralisé.

Ils ne tiennent, par ailleurs, aucun compte de l’incroyable virulence du débat politique en Israël et de son caractère souvent incongru. On s’y traite très facilement de nazi ou de fossoyeur du peuple Juif, on lance fréquemment des accusations d’instrumentalisation de la Shoah, on n’hésite pas à présenter un adversaire politique comme un traître à son pays ; autant de comportements qui provoqueraient sans doute des syncopes chez tous ceux qui s’inquiètent de « l’extrême violence du débat public en France » dès que Jean-Luc Mélenchon fait un peu le bateleur. Lors des dernières élections israéliennes, en mars 2015, Tzipi Livni (ancienne ministre de la justice de Nétanyahou) a ainsi affirmé que « Nétanyahou a lavé le cerveau de la population en faisant croire que l’État d’Israël était dans la même situation que celle des juifs d’Europe avant l’Holocauste ».

De la même façon, le débat politique en Israël se distingue par une ethnicisation du discours qui serait tout simplement impensable (pour le moment du moins) en France. Lors des dernières législatives, le jour même du vote, Benyamin Nétanyahou a ainsi appelé ses partisans à se mobiliser en masse face à un danger pressant (et apparemment, là encore, existentiel dans son esprit) : « Les électeurs arabes arrivent en masse énorme aux urnes. » (rappelons que les citoyens arabes israéliens constituent environ 20% de la population).

Il est vrai qu’en 1996, le même Nétanyahou a été élu, déjà, premier ministre avec le slogan : « Bibi [son surnom] est bon pour les Juifs ». Imaginons le tollé si une personnalité politique française faisait campagne en prétendant être « Bon pour les catholiques » ou « Bon pour les musulmans ». Des intellectuels israéliens n’hésitent pas, d’ailleurs, à qualifier l’État d’Israël de « démocratie ethnique » (Sammy Smooha) ou même d « ethnocratie » (Oren Yiftachel). Du reste, l’État israélien se définit lui-même comme État juif. Il apparaît donc qu’il est extrêmement naïf ou hypocrite de s’étonner que toute initiative liée à Israël suscite des réactions passionnées puisque tout le monde, en Israël comme en France, considère cet État comme « hors norme ».

Tel-Aviv est-elle une enclave à l’intérieur d’Israël ?

Il est tout à fait possible qu’il fasse bon vivre à Tel-Aviv, que la ville compte un nombre impressionnant de boîtes de nuit branchées et que la Gay Pride s’y taille un franc succès, comme n’ont cessé de le répéter les défenseurs de « Tel-Aviv sur Seine », mais on ne voit pas bien le rapport avec le conflit israélo-palestinien.

D’abord, Tel-Aviv est une ville éminemment symbolique de la politique de colonisation juive de la Palestine avant la deuxième guerre mondiale, puis de la conquête de territoires par la force en 1948. En 1909, une soixantaine de familles juives établissent un quartier juif (Tel-Aviv) en périphérie de la ville arabe de Jaffa. En 1921, les autorités coloniales britanniques donnent un statut d’autonomie à Tel-Aviv au sein de la municipalité de Jaffa. En 1934, Tel-Aviv devient une municipalité indépendante. Conquise militairement par les forces armées juives en 1948, Jaffa est intégrée à Tel-Aviv en 1950. La ville est ainsi particulièrement symbolique de l’épuration ethnique qu’ont subi les arabes palestiniens.

Aujourd’hui, Tel-Aviv est une ville massivement juive (4% d’arabes) et son « ouverture au monde », tant vantée par ses supporters français, tient notamment au fait qu’elle a accueilli un assez grand nombre d’immigrés (notamment asiatiques et sud-américains) suite à la fermeture des frontières aux travailleurs palestiniens des Territoires occupés après la première Intifada (révolte palestinienne) de 1987. En réalité, la « modernité » tant célébrée de la ville de Tel-Aviv peut fort bien s’interpréter comme une indifférence massive à la question palestinienne et à la politique en général, ce qui serait en effet une attitude très « moderne ». En 1982, après le massacre des Palestiniens de Sabra et Chatila au Liban, commis par des milices chrétiennes sous le regard bienveillant de l’armée israélienne, une manifestation de protestation avait réuni 400 000 personnes à Tel-Aviv. Le 1er août 2015, la manifestation organisée dans la ville en réaction à l’assassinat d’une famille palestinienne par des extrémistes juifs (un bébé brûlé vif) a réuni 2000 personnes. Il ne suffit pas d’élire un maire de gauche, de fonder des start-up et de faire du surf pour œuvrer activement à la résolution du conflit israélo-palestinien.

On aimerait conclure en lançant un appel au calme et à la modération mais ce serait parfaitement vain. Tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas réglé, il continuera à représenter une menace pour la paix mondiale et il aura des répercussions en Europe, particulièrement dans un pays comme la France qui comprend une importante proportion de citoyens juifs et arabes. Il y aura donc malheureusement d’autres « Tel-Aviv sur Seine » et « Gaza plage », ce qui n’est pas si grave. Mais il y aura surtout beaucoup d’autres morts en Palestine, ce qui l’est beaucoup plus.

5 Réponses

  1. monez

    Une ville de 4 millions d’habitants qui, malgré sa gaieté, sa modernité, sa tolérance, son ouverture et son intelligence, ne voit même pas qu’à peine 50km plus loin, 2 millions de personnes sont enfermées derrières des murs et barbelés, effectivement, on peut se poser la question : cette ville est-elle NORMALE ?

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    • penaguin

      Tout à fait d’accord, le “fun” et la “modernité” peuvent aussi être des alibis à l’indifférence, voire à la bonne conscience.

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  2. Julio Saemenes

    Je comprend mal cet article : dans la population française cinquante millions s’en foutent de tel aviv plage, un million sont contents et dansent, et allez cinquante mille manifestent. Devons-nous nous prosterner devant ces cinquante mille?

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    • penaguin

      Il ne s’agit pas de se prosterner devant qui que ce soit. L’article n’est pas pour ou contre Tel-Aviv sur Seine, il porte sur la perception d’Israël et du conflit israélo-palestinien en France.

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