Promenade civique à Paris à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle. Dans deux arrondissements, le pimpant Ve et le bigarré XXe, apparaissent deux acceptions bien distinctes du même terme, bourgeois-bohème. Pour deux résultats électoraux moins éloignés qu’on ne pourrait le croire.

Un changement d’adresse jamais réalisé, une procuration à honorer, et ce sont deux bureaux de vote – et autant de quartiers de Paris – qu’il faut visiter en touriste, ce dimanche de premier tour de l’élection présidentielle. 

Sud-Est du Ve arrondissement, métro Censier-Daubenton, quartier toujours étudiant pendant les semaines de cours. Autrefois, de la fin de la rue Mouffetard jusqu’aux tréfonds du XIIIe, on tannait le cuir dans la pestilence d’une Bièvre devenue égout à ciel ouvert. En période de crues, il arrivait que la rivière grimpe de plusieurs mètres, envahissant les maisons, imprimant les murs à l’eau sale et aux excréments. C’était le quartier de la Pitié, de la prison Sainte-Pélagie et du sulfureux cimetière Saint-Médard. Tout a disparu depuis longtemps, y compris la Bièvre. 

Ce dimanche matin, le Parisien se promène en famille autour de l’église Saint-Médard. Une queue s’est formée devant la petite pâtisserie hors de prix. Même file d’attente juste à côté, aux abords du traiteur grec étoilé Michelin. 

Devant le gymnase qui abrite les bureaux de vote, la longue file d’attente se compose de jeunes vingt-ou-trentenaires bohème-chic et de nombreuses personnes âgées. Deux « boomers » sexagénaires aisés – des modèles du genre sous leurs chapeaux, polos et doudounes sans manches – se photographient devant l’affiche électorale de leur idole, Emmanuel Macron. A quelques centimètres, un homme de la génération précédente porte veste en tweed et petite moustache vieille-France. Il explique être venu voter par procuration pour un ami dont il dévoile le nom : « monsieur de (…) de (…), avec deux particules ». 

Les affiches de Marine Le Pen et Eric Zemmour ne sont pas taguées mais grattées, jusqu’à en abimer le métal des panneaux. Toutes les autres sont laissées intactes.

Bohème finissante

A l’époque où la bohème était antibourgeoise, Brigitte Fontaine faisait ses débuts dans les cabarets de la rive-gauche, notamment La Vieille Grille qui a fermé ses portes en 2018. Après plusieurs années de micro-insurrection, le cinéma La Clef a finalement cessé toutes activités en février 2022. L’université « Censier » attend son déménagement vers l’Est parisien. 

Ce dimanche matin, quelques jeunes parents à pantalons courts et Ray-Ban tiennent des poussettes qui peinent à contenir l’énergie des enfants. « Oona reviens vers Papa ! » s’écrie un jeune père, à l’adresse de sa petite fille partie vaquer un peu plus loin sur le trottoir.

Seul un tiers des ménages de l’arrondissement est propriétaire. Le mètre carré s’achète 13.000 euros. Le Ve compte moins de 10% de logements sociaux ; c’est plutôt l’arrondissement des grands appartements familiaux, des petites surfaces pour étudiants, ou des surfaces moyennes pour cadres supérieurs. Plus de la moitié de la population adulte possède un diplôme à bac+5, ou plus élevé.

La commune de Mélenchon-sur-Seine

En plein après-midi, au cœur du XXe arrondissement, plus d’une heure de queue attend les votants dans la cour de l’école du passage Josseaume. Presque toutes les affiches électorales sont maquillées au feutre noir, Emmanuel Macron apparaît en diable. Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon semblent indemnes.

A l’entrée de la cour, un homme accueille un groupe de jeunes en jogging. Il semble bien les connaître et s’adresse à l’un d’eux, le seul qui n’a pas encore voté : « Tu viens voter pour Jean-Luc ? ». Il le dit très fort. Et plus fort encore, il répète à l’envi : « Ici c’est la queue pour Jean-Luc ! Allez Jean-Luc ! ».

La population est variée, quelques papas barbus à baskets blanches sont accompagnés par leur progéniture étonnamment patiente. Beaucoup de jeunes sont présents, de conditions et d’origines diverses. Kippa, voile : les fameux signes ostentatoires apparaissent sur quelques têtes. Un assesseur vient trouver les personnes âgées ou les familles flanquées d’enfants en bas-âge, pour leur épargner la file d’attente. Le petit jeune qu’on encourageait à « voter Jean-Luc » coupe la queue, lui-aussi, parce qu’il connaît l’assesseur. 

Soudain, une apparition

Découragés par cette foule qui semble ne pas avancer, des électeurs rebroussent chemin. Après une heure à tournoyer en file indienne autour des arbres de la cour, les plus patients parviennent à l’intérieur du bureau de vote et comprennent bien vite la lenteur du processus. Pour passer des bulletins aux isoloirs, puis des isoloirs à l’urne, les votants se coupent la route et virevoltent en tous sens dans un espace bien trop étriqué. Les bénévoles apparaissent bavards et désorganisés. Rien n’est très clair et tout est lent. 

Peu après 18h, une femme apparaît en majesté, elle vient saluer les assesseurs et se présente : « Danielle Simonnet, conseillère de Paris ! ». Le président du bureau lui répond qu’il la connaît parce qu’il la croise une fois par mois au conseil d’arrondissement. « Ah oui, c’est vrai », concède-t-elle. Un échange un peu lunaire. A cette heure-ci, l’élue France Insoumise dispose sans doute des premiers chiffres fiables sur le premier tour de la présidentielle, son sourire en témoigne. « Jean-Luc » a ses chances.

Le XXe des vrais et faux modestes

Le XXe arrondissement et son habitat faubourien sont, depuis plus d’un demi-siècle, un terrain de jeu privilégié pour les promoteurs publics et privés. Sur la place de la Réunion, toute proche du passage Josseaume, demeurent quelques façades anciennes, dont celle d’un vieil hôtel sans nom, mais toujours actif. Un décor de film noir, reliquat presque étrange au milieu d’un quartier bien plus récent. Dans l’arrondissement, seul un tiers des logements date d’avant-guerre.

Les deux terrasses de la place sont pleines de sourires, de bières et de lunettes de soleil. Un groupe de jeunes adultes s’apprête à partir, l’un des membres annonce bruyamment : « on va aller voter Poutou ».

Non loin de là, un autre groupe d’amis occupe plusieurs tables avec une ribambelle d’enfants qui vont et viennent entre le café et le centre de la place. Le petit dernier porte le prénom de Gaston Deferre, ou Dominici, ou Lagaffe. La fillette la plus calme est malade, mais pour la mère « ce n’est rien, elle a juste 38,8°, un Doliprane et ça ira ». Ce qui l’inquiète davantage, c’est que les électeurs aient pu mal voter. Entre deux avertissements aux enfants qui traversent et retraversent la route sans tenir compte des voitures, le groupe d’amis se met du baume au cœur : « Il va peut-être se passer quelque chose. On a des amis qui ne voulaient jamais voter Mélenchon, et finalement… ». 

Le XXe arrondissement compte 24% de cadres et professions intellectuelles supérieures, un chiffre en constante augmentation qui atteint même 36% dans la population âgée de 25 à 55 ans. Le prix du logement dépasse 10.000 euros par mètre carré dans le secteur privé, au même niveau que les belles stations de ski ou balnéaires. Un tiers des habitants vit en logement social. 

Un duopole Macron-Mélenchon

15ème bureau de vote du Ve arrondissement, au gymnase de Censier : Emmanuel Macron arrive en tête dimanche soir avec 35% des voix. Il devance Jean-Luc Mélenchon de seulement quatre points. 

45ème bureau du XXe arrondissement à l’école du passage Josseaume : Jean-Luc Mélenchon réunit plus de 47% des voix. Emmanuel Macron est loin derrière, mais son score est élevé : plus de 25%. 

Hors de l’extrême-Ouest – très bourgeois et sans aucune vocation bohème – la quasi-totalité des bureaux de vote de la capitale place en tête Macron-Mélenchon ou Mélenchon-Macron. Dans les quartiers centraux devenus décors lifestyle, tout comme dans les faubourgs qui se fantasment Paris-poulbot ou Berlin-sur-Seine, le vote Marine Le Pen n’existe presque pas. Comme un schisme avec le reste du pays.

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