Lutter contre l’ordre moral tout en imposant de nouvelles normes, fustiger la société patriarcale tout en instituant de nouvelles hiérarchies, se poser en défenseur de la liberté tout en multipliant les interdits : l’impasse idéologique de la gauche libérale.

L’expression « ordre moral » surgit régulièrement dans le débat public, le plus souvent sous une plume de « gauche » pour alerter contre un retour de l’ordre moral conservateur, réactionnaire voire fasciste ; parfois dans un discours de « droite » pour fustiger le puritanisme supposé de telle organisation étiquetée de « gauche » (par exemple, l’attitude jugée moralisante de certaines organisations féministes ou de groupes luttant contre la prostitution).

En général, l’ordre moral est caractérisé indirectement, soit par rapport à une période historique honnie (« Travail, famille, patrie » et la révolution nationale pétainiste), soit en référence aux « avancées » auxquelles s’opposeraient les partisans de l’ordre moral (mariage homosexuel, avortement, libération des femmes, etc.). C’est la version de gauche de la lutte contre l’ordre moral, de loin la plus répandue.

De temps à autres, des voix de « droite » s’élèvent pour alerter à leur tour contre un retour de l’ordre moral, même si, dans ce cas, c’est plutôt le terme puritanisme qui est employé. On l’a vu dans le débat sur la pénalisation des clients de prostituées où certaines personnalités « libérales » se sont érigées en gardiennes de l’érotisme et de la tradition libertine tricolore contre le moralisme qu’ils attribuent à ceux qui exigent cette pénalisation.

Enfin, bien entendu, certains groupes (catalogués de droite extrême ou intégriste religieux) revendiquent, si ce n’est le terme, en tout cas l’idée d’ordre moral et prônent son maintien ou sa réhabilitation.

Le désordre moral n’existe pas

Le point aveugle de ces controverses réside dans l’acceptation généralisée de cette expression, « ordre moral ». En effet, exiger le retour à l’ordre moral ou sonner le tocsin contre ce retour suppose, dans les deux cas, que l’on oppose l’ordre moral à un désordre moral ou à une absence total d’ordre moral qui prévaudrait et qu’il s’agirait de défendre pour les uns ou de combattre pour les autres. Or, peut-on raisonnablement soutenir que nos sociétés modernes se caractériseraient par une anomie complète, l’absence de toute organisation symbolique de la société, la disparition de toute valeur morale ? La réponse ne peut qu’être négative puisque toute société est, par définition, structurée par un ordre moral, c’est-à-dire un ensemble de représentations collectives intériorisées qui distinguent le bien du mal, le licite de l’illicite, le convenable de l’inconvenant, le sacré du profane. De ce point de vue, s’alarmer d’un prétendu retour à l’ordre moral revient simplement à indiquer que l’on craint de perdre la lutte culturelle pour l’imposition de certaines valeurs.

Gauche morale ou gauche punitive ?

La difficulté vient du fait que la droite et l’extrême-droite revendiquent (encore que, pas toujours en ce qui concerne certains conservateurs honteux de l’UMP) l’usage du mot Morale tandis que la gauche lui préfère le mot Valeur (bien que souvent du bout des lèvres, du fait de la connotation normative du terme). Autrement dit, la droite accepte peu ou prou de se présenter en défenseur d’un certain système de normes et de représentations morales tandis que la gauche se trouve dans une position impossible consistant à récuser l’idée même de règles morales normatives tout en militant activement pour l’imposition de certaines valeurs. Elle n’a, de ce fait, d’autre choix que de maquiller ses normes morales sous des termes nébuleux et jamais définis : humanisme, liberté, droits, progrès, souvent synthétisés dans le commode « les valeurs de la République ».

Pourtant, même si la gauche refuse de nommer (et peut-être de penser) ce processus, ses exigences prescriptives et normatives dessinent bel et bien un ordre moral possible ou en voie de constitution.

Il suffit pour s’en rendre compte de constater que toute la gauche – partis politiques, associations, journalistes, intellectuels – (à l’exception de quelques voix isolées et généralement accusées de « dérive droitisante ») assume des positions de plus en plus normatives et punitives sur quantité de sujets.

Non seulement, le rejet d’un prétendu angélisme historique de la gauche amène beaucoup de socialistes, et non des moindres, à endosser des vues intégralement répressives pour ce qui est de la lutte contre l’insécurité ; non seulement un ministre du travail socialiste (François Rebsamen) tient des propos effarants sur la supposée paresse des chômeurs mais, dans le même temps, la gauche et l’extrême-gauche ne cessent de réclamer des sanctions en justice (pour délits d’opinion), une multiplication des interdits (fumer en voiture s’il y a des enfants, solliciter une prostituée, mettre une fessée à son rejeton, faire défiler des mannequins trop maigres, diffuser une publicité jugée sexiste, etc.) et une extension du contrôle social (appels à dénoncer les racistes, les homophobes, les misogynes, les pédophiles, les pétainophiles, les pas-charlie…).

Liberté, Égalité, Pénitencier

Quels sont les fondements idéologiques de ce nouvel ordre moral que cherchent à instituer sans le dire (et peut-être sans le savoir) les thuriféraires de la gauche humaniste et républicaine ?

Contrairement à ce qui est dit et répété, ces fondements ne sont certainement pas l’égalité et la liberté.

D’abord parce que l’égalité et la liberté sont fondamentalement contradictoires et que, par conséquent, toute société doit privilégier l’une au détriment de l’autre ou bien élaborer une complexe conciliation entre les deux, conciliation qui ne peut s’ordonner qu’en référence à d’autres valeurs (et pourquoi pas l’intérêt général ?). Ensuite parce que l’attachement de la gauche à la liberté et à l’égalité est à géométrie variable puisqu’elle défend des restrictions à la liberté (notamment d’expression) au nom de l’égalité et des entorses au principe d’égalité au nom de la liberté (par exemple des exceptions au principe de laïcité au nom de la liberté religieuse).

Si on cherche des principes qui peuvent structurer et rendre cohérents les multiples (et, en apparence, contradictoires) « combats » de la gauche, on s’aperçoit qu’ils correspondent en réalité aux totems et tabous constitutifs de l’idéologie post-moderne : sacralisation de l’individu (l’humanisme, la dignité), protection intégrale de l’existence contre tout risque (la santé publique, l’éradication de la violence sous toutes ses formes), extension illimitée de l’encadrement scientifique et technocratique de la société (le progrès), confusion intégrale entre Droit et Morale (codification pointilleuse de tous les aspects de l’existence par la loi, créditée par principe d’une neutralité absolue).

Plutôt que de s’échauffer régulièrement à l’évocation du possible retour d’un mythique ordre moral, nous ferions donc mieux de travailler à définir l’ordre moral le plus souhaitable, c’est-à-dire une conception commune de l’Homme, de la Société et de l’Histoire.

Une réponse

  1. Love, un malentendu | Bruit Blanc Magazine

    […] Après tout, personne ne conteste la nécessité de protéger les mineurs contre certaines images ou certains propos. Il est trop facile de se contenter de se moquer de la rhétorique de l’association « Promouvoir » ou de crier au retour de l’ordre moral. D’ailleurs, de quel ordre moral s’agirait-il? Quand aurait-il disparu ? Par quoi veut-on le remplacer ? Un ordre immoral ? Un désordre moral ? […]

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