Bien qu’il soit un homme respectable et probablement sincère, François Bayrou demande en réalité aux électeurs de voter pour lui sur sa bonne mine.

Il faut voter pour le plus gentil

On a coutume de présenter François Bayrou comme un homme éminemment respectable mais un peu illuminé, tout à son rêve de représenter une sorte de gaullisme sans matière grasse, un de Gaulle réduit au rang d’aimable sage pétri de bon sens béarnais. Mais François Bayrou, à l’instar de tous les politiciens qui prétendent incarner la modernité, est avant tout un homme du passé. En termes de philosophie politique, il est même porteur d’une vision de l’action publique qui renoue avec l’Antiquité grecque et, plus encore, le Moyen-Age, une conception pré-machiavélienne du pouvoir. La vision politique de François Bayrou se résume en effet à une thèse unique : le pays serait enfin correctement gouverné si tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur appartenance politique, se réunissaient pour prendre des décisions de bon sens conformes à l’intérêt général. Il ne s’agirait donc pas d’élire des représentants en fonction de leur programme politique (celui de François Bayrou se résume d’ailleurs à des proclamations d’ordre général du type « Il faut sauver l’école de la République ») mais en se fiant à leur caractère, à leur personnalité ; bref, il faudrait voter pour des gars bien.

Or, une telle conception pose deux problèmes majeurs. D’abord, considérer que seule la personnalité des individus compte et qu’il faut « dépasser » les clivages idéologiques peut être séduisant (et même légèrement populiste) mais cela signerait littéralement la mort du politique. C’est une façon de revenir à l’antique conception de la res publica mêlant étroitement, voire identifiant, la politique et la morale. Mais il se trouve, et les exemples abondent, qu’un individu peut manifester des qualités morales admirables tout en étant parfaitement incompétent en tant que dirigeant politique. D’autre part, les clivages idéologiques qu’il s’agirait de dépasser dans l’utopie irénique de François Bayrou existent bel et bien et, contrairement à ce que l’on prétend souvent, n’ont rien d’artificiel. Il n’est pas indifférent de considérer l’impôt comme une confiscation intolérable ou comme un devoir citoyen, il n’est pas artificiel de constater que certains considèrent les chômeurs comme des paresseux tandis que d’autres les voient comme les victimes d’un système économique historiquement déterminé. Par conséquent, à quoi bon réunir des hommes et des femmes de bonne volonté pour constituer un gouvernement si ces hommes et ces femmes éthiquement irréprochables ne sont d’accord sur rien ?

L’argument décisif utilisé par le bon sens contre la liberté consiste à nous rappeler notre impuissance. (Sartre, l’Etre et le Néant)

En réalité, il ne suffit pas d’être bien intentionné pour gouverner, il faut tout de même, bon an mal an, avoir une vague idée de ce qu’il conviendrait de faire. C’est la raison pour laquelle François Bayrou est obligé de présenter ses propres convictions idéologiques comme de simples expressions du bon sens. Son obsession de la dette, sa volonté monomaniaque de réduire les dépenses publiques à tout prix, ne sont pas à ses yeux des prises de positions politiques, ce sont des évidences que tout individu raisonnable admettra nécessairement. Cet usage du soi-disant bon sens, à la fois figure majeure de l’anti-intellectualisme et tactique politicienne éculée, banalise d’ailleurs considérablement François Bayrou puisque, de Nicolas Sarkozy à François Hollande, la plupart des politiciens cèdent à cette facilité consistant à présenter leurs choix politiques comme des nécessités inéluctables. Qui plus est, le positionnement centriste est désormais vide de sens puisque le Parti Socialiste s’affirme de plus en plus clairement comme le grand parti centriste français (européen, favorable à l’économie de marché, défenseur des « droits ») comme l’indique l’étrange fétichisme qui amène François Hollande, Manuel Valls ou Emmanuel Macron à utiliser le mot Réforme aussi souvent que certains dans leur parti, autrefois, utilisaient le mot Justice.

Toute l’ambiguïté de la vision politique de François Bayrou s’exprime de manière particulièrement frappante dans son antienne du président de la république qui devrait se placer au-dessus des partis. Cette idée du président au-dessus de la mêlée, garant de l’intérêt général plutôt que chef de parti, s’accompagne le plus souvent d’une référence au général de Gaulle, lequel, soit dit en passant, n’a jamais été au-dessus de la mêlée mais, au contraire, en plein cœur du combat politique pour faire triompher sa conception de la nation et de la société. Mais surtout, cette conception de la fonction présidentielle nous renvoie, précisément, à la vision moralisante et moyenâgeuse du « bon souverain ». En effet, que serait et qui serait un président au-dessus des partis ? De deux choses l’une : ou bien il faudrait qu’un tel président ne soit animé par aucune conviction, aucune vision politique et laisse son gouvernement prendre toutes les décisions, ce qui le placerait, en effet, au-dessus de la mêlée ; ou bien ce président « arbitre » devrait être doté de mystérieux pouvoirs lui permettant d’harmoniser les différents points de vue s’opposant au sommet de l’État tout en étant capable de sécréter magiquement l’intérêt supérieur de la nation du simple fait de sa personnalité exceptionnelle. En résumé, le président de François Bayrou c’est le roi thaumaturge de l’Ancien Régime, seul en mesure de soigner les plaies de la nation et de couvrir le bon peuple de son aile pateline. Mais François Bayrou, admirateur du bon roi Henri IV, devrait le savoir : les rois thaumaturges ont fini par perdre la tête et Louis XVI était pourtant probablement un brave type.

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