L’électeur décidé à voter Emmanuel Macron est constamment comparé au vide, à l’imposture, à la finance perverse, au marketing, à la novlangue. Il vote pour le candidat des médias (même quand ceux-ci le critiquent, c’est par pure tactique), de Hollande, ou pour le traitre, de surcroît allié à celui qui était, avant lui, le traitre absolu, à savoir François Bayrou. Il n’a rien compris à l’économie pour certains, à la pauvreté pour les autres. Il est « entiché » d’un « gourou », il manque de recul. Bref, cet électeur, ou cette électrice que je suis, si elle voulait rester sereine et posée, commence à être entraînée dans une arène dans laquelle les mots sont avant tout là pour disqualifier, sans révéler les enjeux sous-jacents. Je voudrais donc écrire, au moins une fois, qu’on peut voter pour Emmanuel Macron pour de vraies raisons et rester debout dans cette tempête de qualificatifs.

Le juste milieu, une position courageuse

Quelles sont donc ces raisons ? La première d’entre elles est l’orientation politique d’Emmanuel Macron. Très précisément ce positionnement central, ce choix courageux quoi qu’on en dise, de la modération, de la pondération, cette culture plus social-démocrate ou sociale libérale que marxiste ou trotskiste, cette capacité à s’allier avec les centristes. Tout ce que j’attends depuis que François Mitterrand nous a, si habilement, détruit Michel Rocard. Tenir une position modérée et un discours équilibré, et parfois technique, est à mes yeux bien plus admirable que la rouerie et le machiavélisme des « hommes forts » que, trois fois hélas, on admire bien trop. Souvenons-nous de la façon dont Rocard a été moqué (de lui aussi on disait « je ne comprends rien à ce qu’il dit »). Souvenons-nous de cette élégante opération menée par Christiane Taubira avec Bernard Tapie (qu’on admirait à gauche alors qu’il représentait quand même le pire de ce que certains appellent aujourd’hui la « caste »). Ayant rejoint Bayrou en 2007, son alliance avec Emmanuel Macron a joué un rôle très important pour moi. C’est un homme politique que j’estime et que j’écoute toujours avec grand plaisir. Il me semble que l’on peut tout à fait assumer dans cette ligne une cohérence d’engagement qui n’est pas la révélation divine d’une apparition marketing. Alors bien sûr, comme le dit clairement Christophe Penaguin, il y a derrière ce choix du positionnement politique d’Emmanuel Macron un refus d’entrer dans une politique fondée sur la notion de lutte de classes, dans « une position marxiste ou néomarxiste » qui « renferme toujours le risque de la guerre sociale, c’est-à-dire de l’élimination (autrefois physique, aujourd’hui symbolique) des classes bourgeoises ». Peut-être symbolique mais cela peut ne pas le rester et c’est un élément important à mes yeux car beaucoup de massacres dans l’histoire, même ceux qui ciblent une origine ethnique ou confessionnelle, ont pour ressort peu visible le ressentiment à l’égard des « possédants ». L’enjeu du choix du positionnement (et in fine du programme économique) est là. Elle emporte bien entendu, et Christophe Penaguin l’écrit à la suite de ce que je viens de citer, le risque que cette politique, au total, « favorise les nantis ». Cependant, on ne peut pas décemment considérer que cette question ne soit pas présente dans le parcours et dans les propositions d’Emmanuel Macron et qu’il n’ait pas la volonté de créer une sécurité pour les individus, et je pense entre autres à ses propositions scolaires ou sur la discrimination à l’embauche.

Le progressisme pragmatique

La deuxième raison tient à son attachement aux méthodes et au pragmatisme. Le pragmatisme n’a rien de clivant ni d’exaltant, c’est certain. Bien entendu, il est plus percutant de dire que les puissants affament les pauvres ou que les fonctionnaires ne font rien. Mais mon expérience de la vie (que je ne prétends pas être universelle) m’a appris que bien des échecs collectifs et des souffrances sont dues à des grains de sable non idéologiques et je pense par exemple à ces morts causées, pendant la Première guerre mondiale, par la non transmission d’un dossier d’un bureau à un autre citée par Marc Bloch dans son livre « Une étrange défaite », même si cela n’épuise en rien les causes de cette guerre. Plus près de nous, un rapport récent a mis en lumière que certaines des difficultés d’équipement de la Justice étaient dues à des problèmes de transmissions et de communication entre deux directions. La complexification du droit, qui est un vrai déni de justice et une source d’inégalité d’autant plus sérieuse qu’elle n’apparaît pas clairement, est aussi largement un problème de méthode. Bien des réussites aussi sont davantage dues au pragmatisme qu’à l’idéologie, mais cela n’est pas très visible car encore une fois l’étude de la souplesse des solutions, du choix du plus raisonnable n’a rien de valorisant. Comme en sciences humaines, il est plus sexy de pondre un concept lié à une grille d’analyse (parfois elle-même dissimulée) que de se coltiner des archives et d’en extraire une réalité mouvante et circonstanciée. Comme disait Rilke « Les réalités sont lentes et indescriptiblement circonstanciées ».

Il est donc en effet plus aisé d’empiler des réformes de droite et de gauche qui s’annihilent ou se superposent, comme dans le cas des ESP, pour donner un résultat simplement inefficace et effarant de complexité et d’infaisabilité (et alors on fait semblant, ce en quoi nous sommes très doués finalement).

Le refus de l’utopie

Dernière raison, je crois qu’il est inutile et impossible de bloquer l’évolution de la société et la mondialisation et que vouloir aider tous et chacun à s’y adapter est une ambition légitime. J’ai gardé des liens très forts avec la France rurale et je ressens en moi les pertes de repères et d’identité, le malaise des centres villes déserts et des séries de ronds-points et de supermarchés à leur périphérie. Je suis une nostalgique, c’est de mon âge. Mais je vois que nos enfants rentrent le soir en Heetch, apprennent beaucoup sur Internet et trouvent du travail sur des plateformes. Je vois que tout ceci n’est pas parfait, et est donc perfectible, mais il me semble que cela ne peut pas, et sans doute ne doit pas, être détruit. La question du statut, centrale en France, a certes des avantages que ceux qui en bénéficient défendent logiquement mais, là encore, mon expérience me fait constater que cette prégnance du statut a bien des effets pervers dont le moindre n’est pas de susciter une véritable haine de la fonction publique chez les partisans de Fillon et de provoquer des réformes taillées à la hache qui écrasent ceux qui assurent le fonctionnement de cette administration (sans aucune contrepartie) pour ne pas avoir à remettre en cause des abus souvent âprement défendus par les syndicats. Les hiérarchies sont pesantes, les carrières bloquées par le diplôme, l’enseignement combine une forme d’élitisme de plus en plus abscons et un renoncement à l’exigence classique, hostile au travail manuel et à la formation professionnelle. Bref, l’idée souvent exprimée par Emmanuel Macron de débloquer les initiatives, de renforcer une responsabilité qui tend à manquer de plus en plus (chacun s’abritant derrière des procédures de plus en plus lourdes pour ne pas mettre en péril sa carrière), de contractualiser le travail, de favoriser un dialogue social plus dans l’esprit de la CFDT que de la CGT et d’accompagner les individus dans cette adaptation me paraît la meilleure ou la moins mauvaise solution.

Voici les quelques raisons principales de mon choix. Il ne signifie pas que je ne trouve pas de défauts à Emmanuel Macron ou pas de points sur lesquels je suis moins d’accord. Nous n’entrons pas en religion en votant. Mais je n’aime pas me laisser intimider et je ne vote ni pour du vide, ni pour une bulle, ni pour un produit marketing, ni pour les banques, s’appellerait-elle Rothschild (comme le soulignait récemment Annette Wieworka n’y a-t-il pas là une remontée du « substrat antisémite… on ne lui collerait pas cette étiquette de banquier s’il avait travaillé au Crédit agricole »).

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