Et c’est reparti pour un tour. Un spectre hante l’Europe : le spectre de l’islamo-gauchisme. Une ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, se demandait fébrilement comment elle pourrait prouver à son seigneur et maître élyséen qu’elle est une vraie « politique », c’est-à-dire qu’elle est capable, comme ses camarades petits et grands, de mentir, de caricaturer, de diffamer. En ce moment, être un vrai « politique » en Macronie, cela consiste essentiellement à montrer qu’on est de droite et de gauche mais quand même nettement plus de droite. Il faut dire que la prochaine élection présidentielle se rapproche et qu’il faut donc donner des gages à tous ceux qui seraient tenter de voter pour le diablotin Le Pen.

Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, ayant placé la barre très haut en accusant Marine Le Pen de « mollesse », Madame Vidal se creusait méthodiquement la cervelle pour trouver un moyen de démontrer son absence totale de pusillanimité. C’est alors que l’expression « islamo-gauchisme » étincela dans son esprit troublé et que, d’après des sources sûres, elle s’écria « Eurêka ! », tel un Grec en peignoir.

Invitée sur CNews, la chaîne des nouveaux philosophes du PAF, elle annonça son intention de déclencher une enquête sur les ravages de l’islamo-gauchisme dans les universités françaises afin de distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion » Aussitôt, les uns crièrent au scandale tandis que les autres se déclarèrent scandalisés qu’on puisse crier au scandale.

On pouvait espérer que les intellectuels interviendraient pour rappeler tout le monde à des valeurs préhistoriques comme l’objectivité, le souci de la nuance ou même, audace inouïe, l’honnêteté intellectuelle. Que nenni. Certains se bousculèrent sur les plateaux de télévision pour jurer que l’islamo-gauchisme n’existe pas et que tous ceux qui utilisent cette expression sont des rejetons de Hitler et de Staline tandis que leurs adversaires s’attachèrent à montrer que toute personne qui émet le moindre doute sur l’emprise de l’islamo-gauchisme sur la société française prouve par là même qu’il est infecté par l’islamo-gauchisme.

On peut en rire mais tout cela représente un danger mortel pour la démocratie. Car quand tout le monde se met à divaguer, politiques, journalistes, universitaires, comment peut-on continuer à faire la leçon au bon peuple sur les fake news, la post-vérité, l’importance cruciale des faits ? Or, ce qui est le plus frappant dans ce genre d’épisode, c’est de constater que la plupart des intervenants racontent allégrement n’importe quoi. Madame Vidal, bien sûr, mais aussi ses adversaires et ses soutiens. Déclencher une enquête afin de distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion » dans les recherches universitaires est parfaitement absurde, particulièrement en ce qui concerne les sciences humaines qui ont toujours été totalement imprégnées d’idéologie (ou, si on veut le dire gentiment, de postulats philosophiques). Prétendre que l’islamo-gauchisme, quoi qu’on entende exactement par ce terme nébuleux, n’existe simplement pas est tout aussi absurde. L’alliance tactique entre des franges de la gauche radicale et l’islamisme a été théorisée et revendiquée.

En réalité, le « débat intellectuel » est redevenu clanique, comme aux pires moments des années 1970. Ce sont des tribus idéologiques qui s’affrontent et chacun est sommé de se prononcer pour Eric Fassin ou pour Alain Finkielkraut, pour Didier Eribon ou pour Nathalie Heinich, pour Gilles Kepel ou pour Olivier Roy, quand ce n’est pas pour Eric Zemmour ou pour Claude Askolovitch. Paradoxalement, en lançant une enquête pour identifier ce qui relèverait « du militantisme et de l’opinion » dans les recherches universitaires, Frédérique Vidal n’a fait que rejoindre officiellement un camp dans la guerre idéologique qui oppose certains intellectuels (et un grand nombre de gens qui ne méritent vraiment pas ce qualificatif).

Dans ce climat tragi-comique, il convient de rappeler que ceux qui hurlent le plus fort sont des chercheurs qui ne cherchent plus puisqu’ils sont persuadés d’avoir trouvé depuis longtemps. Les autres, on ne les entend guère. Il faut dire qu’ils ont autre chose à faire. Ils cherchent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.