Revue de presse :

Vendredi 13 novembre

Rien. Et tout le monde aurait dû se taire.

Samedi 14 novembre

Le journaliste Julien Salingue a posté sur twitter le message suivant : « Leurs guerres, nos morts ». Il s’en explique dans un texte (de bonne facture), « Le pire n’est jamais certain », sur son blog. Nouveau témoignage de la propension de certaines franges de la gauche à définir souverainement qui appartient au peuple et qui doit en être exclu, eux-mêmes étant, bien entendu, la quintessence du peuple. Qui est désigné par « Leurs » ? On croit deviner qu’il s’agit du ou des gouvernements occidentaux alliés au Grand Capital (le texte évoque d’ailleurs « les multinationales » comme fauteurs de guerre), autrement dit les gros, les nantis, les-qui-ont-du pouvoir. Mais on peut, après tout, y intégrer tous ceux qui ne partagent pas les positions géostratégiques de Julien Salingue. Ainsi, d’une certaine manière, tous ceux qui sont favorables aux bombardements en Syrie et en Irak sont-ils présentés comme responsables des morts de vendredi. On se prend à pousser un soupir de soulagement en constatant que, malgré tout, Julien Salingue ne s’est pas complètement lâché en écrivant : « Vos guerres, mes morts ».

Dimanche 15 novembre

Invité du 20h de TF1, Nicolas Sarkozy exige que toutes les personnes faisant l’objet d’une fiche S (atteinte à la sûreté de l’État), soit 11500 personnes selon lui, soient placées en « résidence surveillée ou assignées à résidence avec un bracelet électronique ». Il formule aussi une proposition concernant les « jeunes français » partis en Syrie et en Irak en considérant que « tous ceux qui reviennent doivent être immédiatement mis en prison » (sous quel chef d’inculpation ? Tourisme ?). Très en forme, il ajoute que « sur Internet, toute personne convaincue de consulter les sites djihadistes doit être considérée comme djihadiste ». Avant de conclure que, évidemment, il soutiendra le gouvernement socialiste dans ces heures difficiles… à condition que celui-ci mette en application toutes ces propositions. Le président François Hollande et le premier ministre Manuel Valls ont ouvert la boîte de Pandore en assénant à plusieurs reprises que le France est en guerre (ce qui est juridiquement faux, la France n’est pas en guerre) ; le chef de la « droite républicaine » donne le top départ du concours Lépine du délire sécuritaire : désormais, n’importe quel bas du front pourra se donner des airs de patriote résistant en éructant des propositions extravagantes dignes du Chili de Pinochet afin, cela va de soi, de « répondre aux attentes des français ». Laurent Wauquiez et consorts vont s’en donner à cœur joie.

Lundi 16 novembre

Caroline De Haas, fondatrice de l’association Osez le féminisme et du site Macholand, s’indigne sur twitter de la misogynie du journal Le Monde. Elle écrit : « Dans @lemonde.fr ce soir, 7 textes pour réfléchir. Signés par 7 hommes. Il y a des choses qui ne changent pas. ». En effet, certaines choses ne changent pas, la monomanie, par exemple. On aurait pu penser que madame De Haas, devant la gravité des événements en cours, aurait souhaité exprimer son analyse de la situation, ses thèses sur la question du terrorisme, des guerres au Moyen-Orient, de l’islam. Pas du tout, l’urgence consiste selon elle à vérifier combien d’hommes et combien de femmes s’expriment dans les médias. Ce n’est pas anecdotique car on voit là se manifester de manière particulièrement frappante, jusqu’au ridicule, la nature profonde d’un certain nombre d’associations. Il s’agit purement et simplement de lobbies défendant les intérêts catégoriels d’un groupe spécifique d’individus voire d’une « cause » ne correspondant à aucun intérêt précis d’aucun individu en particulier. Si on en est là, pourquoi Caroline De Haas n’exige-t-elle pas qu’on procède à un comptage séparé des victimes des attentats selon leur sexe afin de vérifier si les terroristes n’ont pas pratiqué une odieuse discrimination genrée au cours de leurs massacres ? Et dans ce cas, conviendrait-il de s’indigner qu’ils aient tué davantage ou moins de femmes que d’hommes ?

Le soir, le sémillant David Pujadas présente un « Des paroles et des actes » spécial sur les attentats. Un débat (le nom qu’on emploie dans les démocraties du spectacle pour désigner un affrontement verbal absurde et hystérique entre des messieurs en costume sombre et des dames bien coiffées) oppose Jean-Luc Mélenchon, Marion Maréchal Le Pen, Bruno Le Maire et Jean-Jacques Urvoas. Détail amusant (ou effrayant) un étranger peu au fait de notre vie politique mais à qui on aurait signalé qu’un des quatre participants était membre d’un parti « fascisant » aurait certainement, sans hésiter, en écoutant les propos échangés, pensé candidement qu’il s’agissait de monsieur Le Maire. Face à la hargne de ce dernier et à ses affirmations péremptoires, la pauvre Le Pen Nièce en était réduite à tenter d’attaquer maladroitement le gouvernement sans jamais pourvoir se hisser au niveau de la verve barrésienne du « moderne » Le Maire (« Le renouveau c’est Bruno » était son navrant slogan de campagne lors de l’élection à la présidence de l’ex UMP). Seul Jean-Jacques Urvoas se distingue par un ton mesuré et des propos rationnels. Signalons aussi sa phrase, « La nation c’est une émotion », apparemment très simple mais en réalité extrêmement profonde. En effet, être français, n’est-ce pas tout simplement se sentir spontanément, naturellement français, sans éprouver le besoin de le démontrer par des déclarations tapageuses ? On peut penser, d’ailleurs, qu’il s’agit précisément du sentiment de l’immense majorité des français, ce qui relativise sérieusement la fameuse crise identitaire dont on nous rebat les oreilles.

Mardi 17 novembre

Séance de questions au gouvernement à l’Assemblée Nationale. Après avoir radoté tout le week-end que l’unité nationale était de mise, appelé à la responsabilité, à la dignité, en arborant des mines de circonstances, les représentants de la nation se retrouvent en plein deuil national officiel pour débattre de la situation critique dans laquelle se trouve le pays. Résultat ? Des invectives, des borborygmes, des visages écarlates, des cris dignes d’un asile psychiatrique. Les « orateurs » socialistes jouent jusqu’au ridicule la posture de l’union sacrée tout en laissant entendre continuellement que la droite trahirait la nation en ne votant pas les yeux fermés toutes les propositions du gouvernement ou en émettant la moindre critique vis-à-vis de l’exécutif. Les « orateurs » de droite se prennent manifestement tous pour Jean Moulin en lutte contre le nazisme et demandent, en les présentant comme des propositions de bon sens, la mise en place de toute une série de mesures mettant gravement en cause les fondements juridiques de la démocratie française. Les collègues des uns et des autres passent le plus clair de leur temps à hurler, sauf ceux qui font joujou avec leurs portables. Finalement, Caroline De Haas a peut-être raison, il y a des choses qui ne changent pas.

Mercredi 18 novembre

Diesel, chien d'assaut du RAID

Les forces d’élite française prennent d’assaut un appartement de Saint-Denis où se cache un commando djihadiste. Une chienne du Raid est tuée lors des affrontements. Immédiatement, le hashtag #JeSuisChien devient un des plus populaires sur Twitter. On pourrait penser qu’il s’agit d’humour noir. Mais non. Ils sont sérieux. On lit, par exemple, ces messages involontairement désopilants : « Fière de nos chiens risquant leur vie pour nous protéger. », «Toi qui critique, cette chienne est morte en essayant de sauver ton pays. ». Mais aussi de très inquiétantes proclamations comme : « La vie de ce chien a beaucoup plus de valeur que celle des terroristes ». Eh bien non, la vie d’un chien n’a pas plus de valeur que celle d’un être humain, même terroriste. Quant à l’infortunée Diesel (tel était son nom), il est peu probable qu’elle ait un jour hésité sur son choix de carrière entre chienne d’assaut pour le Raid ou doublure de Rintintin au cinéma. Ouah Ouah Akbar.

Jeudi 19 novembre

Le journal Valeurs actuelles titre en couverture : « Guerre aux barbares ». Il faut le dire très clairement et très fermement : non, la France n’est pas en guerre contre des barbares. Les barbares dont la vie vaudrait moins que celle d’un chien. Les barbares dont l’extermination justifierait le mépris de toutes les règles de droit. Les barbares à propos desquels, puisqu’ils n’appartiennent pas au genre humain, on ne pourrait évoquer ni les droits de l’homme ni la morale la plus élémentaire. Remplacez le mot Barbare par le mot Infidèle et vous avez, littéralement, le discours de Daech et de tous les djihadistes.

Vendredi 20 novembre

Sur les petits écrans de nos télévisions, les animateurs des chaînes d’info en continu se permettent à nouveau de sourire. Les jours précédents, ils s’en empêchaient ostensiblement mais régulièrement, à la fin d’une prise de parole, quand il s’agissait d’opérer une transition entre un sujet sur les soins apportés aux blessés et un extrait de la conférence de presse du procureur de la république de Paris, une esquisse de sourire tentait manifestement de se frayer un chemin sur leurs lèvres, un sourire réflexe, un rictus zombi, une risette fantôme. Sur les écrans géants qui envahissent depuis quelques temps les rues de nos villes, on voit toujours défiler des publicités pour du papier toilette, des annonces de manifestations sportives ainsi que la température et la date du jour. Mais, entre une pub pour des caleçons et le prochain match de l’équipe de basket locale, s’affiche le visage de Salah Abdeslam, « 1 m 75, yeux marron » et le numéro « 197 Alerte attentat ». C’est sans doute cela, l’état d’urgence, une situation bancale où le danger est partout et nulle part, où on ne cesse de nous répéter que l’insécurité est maximale tout en nous enjoignant de ne pas céder à la peur. Une situation qui commande de continuer à sortir, à faire la fête, à aller aux concerts et dans les bars, et de continuer à acheter du papier toilette.

Pendant ce temps aux États-Unis, le candidat à la primaire Républicaine, Donald Trump, sans doute en compétition avec Nicolas Sarkozy « pour qui aura la plus belle idée à la con » (ce dernier, après tout, veut créer un Guantanamo français), continue d’énoncer les règles élémentaires du vivre-ensemble. Il a récemment préconisé de créer un vaste fichier de recensement ainsi que la création d’une fiche d’identité qui permettrait de tracer les musulmans sur l’ensemble du territoire américain. « Nous en avons les moyens » a-t-il déclaré sur NBC News. On reste pantois d’admiration devant un tel déferlement d’intelligence. Ce sont dorénavant « les moyens qui justifient la fin » et nous attendons avec impatience que le port du croissant vert soit enfin rendu obligatoire. Voilà qui remettra un peu d’huile dans les rouages œcuméniques. Il est vrai que la traçabilité est devenu un enjeu majeur de la filière alimentaire et que ce qui fonctionne dans la prévention de la diarrhée a toutes les chances de marcher en matière d’intégrisme religieux. Les plus extrêmes des salafistes américains se sont d’ailleurs constitués prisonniers le matin qui a suivi les déclarations de Donald Trump, impressionnés par la détermination de ce dernier.

Le fougueux Jean-Marie Le Pen, toujours vert, a repris son bandeau noir pour déclarer « œil pour œil, dent pour dent ». Il devrait donc prendre le relais de Nicolas Sarkozy et de Donald Trump, qui auront pris soin d’identifier et d’enfermer les terroristes « présumés, potentiels et en devenir », pour immédiatement remettre en selle son vieux dada : « la condamnation à mort par décapitation ». Nul doute n’est permis, la brochette des « croisés » est en passe de sauver l’Occident, voilà une bonne nouvelle. Pour le reste, c’est « business as usual ».

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3 Réponses

  1. Faraday

    Cher Facteur, le lundi 16, j’ai vu comme toi DPDA, et je regrette que tu n’aies entendu la rationalité et la mesure que dans la bouche de JJ Urvoas. Le monsieur bien assis à sa gauche avait, me semble-t-il, sans trop de passion et d’invective, argumenté et expliqué un point de vue clair et intelligent sur Nation et identité française, Déchéance de nationalité, conflit en Syrie… non ? Je te rejoins tout à fait par ailleurs sur M. Lemaire qui n’a pu souffrir la caractérisation “extreme-droitisante” après qu’il aie déballé sa vision étroite de l”être français”.

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    • Emmanuel Leroy

      Cher Faraday, je partage ce point de vue mais je continue de penser que “l’homme de gauche” (Mélenchon) est resté en retrait dans ce “débat” car il est le captif, comme toute la gauche d’appareil du reste, d’une rhétorique humaniste qui malheureusement lui interdit d’aborder la question de la nation en dehors de l’exposé habituel des “bons sentiments” (ce que le journal Libération revendique pleinement). Il le sait et son malaise était perceptible à l’écran. Cela ne rend service à personne, en particulier aux populations immigrées. Il est temps que la gauche se ré-approprie ce sujet qu’elle a depuis trop longtemps abandonné (en dehors des invectives habituelles) par peur de fâcher.

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  2. Faraday

    Cher Emmanuel,
    Urvoas a bien écouté la passe d’armes sur l’identité nationale entre Mélenchon, représentant la gauche, et Lepen nièce et Lemaire, représentants de la droite, dont on a entendu la vision « moeurs-françaises-saucisson-sec-la-messe-et-un-petit-rouge-au-pmu-et-vive-de-gaulle ». Côté gauche, une fois n’est pas coutume, on y a opposé le triptyque “liberté égalité fraternité” adossé à « laïcité », définition que j’ai trouvée limpide et qui du reste traverse toutes les écoles françaises du premier degré jusqu’à la terminale. Mais avec ses galons, JJ Urvoas qui avait bien écouté, n’a rien trouvé à dire que: « cette question n’intéresse pas les français » !!! Ma question donc : quelle gauche abandonne le thème de la Nation ce lundi 16 novembre à la table de Pujadas ? Où sont les bons sentiments et les habitudes maladroites de la « gauche » ce soir-là ? Je tends à croire que justement ce soir-là, la gauche, la mienne, n’a pas éludé la question, a affronté la vision étriquée et pauvre de la droite et a rassemblé tous ceux qui ont un passeport français; que pour le coup, de l’état de “captivité” habituel, Jean-Luc a pour un soir au moins, libéré la gauche de ses complexes… Bien à toi, cher facteur ! Faraday qui ne lit plus Libération.

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