La planète se meurt peut-être, mais la communication éco-libérale « vertueuse » adressée aux habitants des métropoles se porte à merveille. D’autant qu’elle ne coûte pas grand-chose à ceux qui en usent, ni à ceux qui la reçoivent. Prochaine étape de cette célébration du vide : réécrire la Constitution, pour s’occuper.

C’était le 6 mai 2020, le Monde publiait « Non à un retour à la normale » : de Robert De Niro à Juliette Binoche, l’appel de 200 artistes et scientifiques. Une tribune qui appelait à la fin de la société de consommation telle qu’elle existe. Il fallait « travailler enfin à une refonte profonde des objectifs, des valeurs et des économies », selon le court texte assumé par des signataires essentiellement français et américains. Attelage hétéroclite : Madonna voisinait avec le réalisateur Béla Tarr, près de vingt prix Nobel de sciences, un ancien joueur du PSG, Naomi Klein et Christian Louboutin. Mais surtout, une proportion écrasante d’interprètes et de comédiens. Ce n’est pas fortuit : savoir jouer, c’est un métier. 

Celui de Robert De Niro, par exemple, pétitionnaire récemment payé pour promouvoir un véhicule qui porte quasiment son nom. Le Kia Niro est fabriqué dans les usines coréennes du conglomérat Hyundai, également connu pour ses gigantesques porte-containers qui assurent le trafic des marchandises depuis l’Asie. Le Niro est un SUV hybride ou électrique qui pollue peu ses lieux de fonctionnement, la pollution étant déléguée aux centrales électriques en zone rurale et aux fabricants de batteries à l’étranger. 

Bel Ami à l’aise dans ses baskets

Avec cette pétition, on est au cœur de l’idée de scission des métropoles portée par Christophe Guilluy dans le Crépuscule de la France d’en haut. Il nous y explique que la métropole accueille une « bourgeoisie cool » qui s’est accaparée l’image flatteuse des combats de gauche, sans se départir des avantages de la classe dominante. Effectivement, signer une tribune rebelle et vertueuse dans le Monde est une démarche de classe. Non seulement cela ressemble à une baronnie pour les Bel Ami du nouveau siècle, mais c’est tout sauf un projet révolutionnaire. Plutôt la célébration du mode de vie des signataires people et des lecteurs de la tribune, la promotion d’une existence citadine où l’on croise à la fois des véhicules électriques en autopartage et des livreurs Déliveroo en scooter hors d’âge, où l’on cultive des potagers de légumes bio mais aussi un amour canaille de la cocaïne, un monde dont l’iPhone est un totem et l’éolienne un fétiche imposé aux provinciaux. En terme d’écologie notamment, ce monde-là est une grande salade mixte de pensée et d’impensés.

Caution « punkitude assagie » des libéraux urbains et tête de gondole de leurs librairies, Virginie Despentes aime à se sentir intensément politique. Son activité pétitionnaire et « tribunicienne » est donc intense. Invitée en 2017 dans l’émission Quotidien de Yann Barthès (TMC), l’écrivaine reconnaissait posséder de nombreuses paires de baskets Nike. A priori cette info est d’un intérêt relatif et Despentes semblait peu enthousiaste à l’idée d’aborder le sujet. C’est bien normal, d’autant que Nike est associée depuis sa naissance aux délocalisations, d’abord au Japon, désormais en Chine dans des usines ultra-controversées. Nike est l’un des principaux emblèmes de cette mondialisation des échanges que Virginie Despentes croit ne pas apprécier, comme en témoigne sa signature de la tribune du Monde.

La vertu s’offre à qui veut l’assumer

Rassurons les pétitionnaires : non seulement un autre monde est possible, mais il existe déjà. Ce monde vertueux et sobre répond bien aux évangiles, aux enseignements de Diogène ou aux canons néo-hippies, il se vit dans quelques monastères, une poignée de ZAD et certaines communautés notamment zapatistes. Ce monde décroissant et quasi-décarboné mérite considération mais ne suscite pas de désir manifeste auprès des signataires de la tribune de mai.

Pourtant, avec le cachet d’un gros succès ou d’une campagne publicitaire, il est possible de se retirer définitivement de la vie publique, financer de bonnes œuvres et vivre sa passion en amateur. Ou partir dans les bois comme J.D. Salinger, l’atrabilaire auteur de l’Attrape-Cœur qui s’est réfugié dans le bouddhisme zen à l’écart du monde. Si elle y tient, avec les 6 millions d’euros (estimés) de sa récente campagne Chanel, la pétitionnaire Marion Cotillard peut se retirer dignement en méditant sur la consommation et l’industrie du luxe.

Les marronniers, objets politiques

Le début de la conscience politique, à une époque qui tient autant de la société du spectacle que de la subversion institutionnalisée, c’est ne jamais oublier l’inconséquence profonde des barons du star-system. Une littérature éloquente existe depuis longtemps sur le sujet, par Christopher Lasch, David Brooks, Philippe Muray ou Christophe Guilluy. Sans oublier Molière qui, lui, figure pourtant dans les bibliothèques des comédiens.

On serait donc fondé à ne pas se laisser impressionner, ni par Binoche et Louboutin, ni d’ailleurs par Greta Thunberg, télévangéliste énervée dont l’écologie générique s’est effacée sous un Golden menu d’engagements sociétaux. On ne devrait pas non plus se passionner pour les politiciens de la génération LinkedIn qui importent les sujets tendance jusque dans la Constitution. Le référendum voulu par Emmanuel Macron sur la réforme « climatique » de l’article 1 n’empêchera pas les porte-containers de remplacer les ours blancs dans l’Arctique. En revanche, il fera les délices des importateurs de panneaux solaires et de fenêtres PVC, le tout made in China.

Les indignations insincères des belles âmes en quête de César ou de réélection reviennent comme des marronniers. C’est ainsi qu’on nomme le calendrier perpétuel médiatique, même si ce terme est peu flatteur pour les arbres. Les vrais marronniers, qui encaissent mal nos pollutions et dont les feuilles brûlent désormais au cœur de l’été, sont sensiblement plus politiques.

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