Loft Story a 20 ans ! « Le Loft » a mis en lumière de nouvelles célébrités, les lofteurs, rapidement suivis par les aventuriers de Koh Lanta, les Star-Academiciens, Anges, Marseillais et autres cuisiniers. Depuis deux décennies, des inconnus s’exposent à la télévision où ils connaissent des fortunes diverses. Ne manquait plus que l’irruption du politique pour créer un programme inédit basé sur la maladie et la coercition. Un Loft d’un nouveau genre, où les lofteurs se trouvent de chaque côté du poste. 

Si loin si proche : au siècle précédent existaient les jeux télévisés type Juste Prix ou Roue de la Fortune dont les candidats avaient peu de chance d’atteindre la une de Télé 7 Jours. La gloire restait alors réservée aux présentateurs, les compétiteurs pouvant à peine dépasser le stade de la figuration. 20 ans après le premier Loft Story, l’influence de la télé-réalité est aujourd’hui si grande que même un candidat de jeu peut devenir une star nationale. En témoignent les compétiteurs les plus doués des Douze coups de midi, tous connus par leur simple prénom hormis Christian Quesada, un cas de transversalité assez singulier, puisqu’il atteint à la fois les journaux télévisés et les populaires émissions de faits divers inspirées par Faites entrer l’Accusé.


En fait, ce qui a marqué les vingt dernières années n’est pas tant l’invention d’un concept protéiforme nommé télé-réalité que l’irruption du quidam au coeur du programme télévisé, et celle des caméras dans les cadres de vie des Français. La nouvelle télé n’a pas tué le reportage, ni le jeu ni la fiction, mais elle a augmenté l’implication de chaque téléspectateur via la mise en lumière de certains d’entre eux, au point de faire de Pascal le Grand Frère une expérience d’identification plus marquante qu’un sujet d’Envoyé Spécial, de rendre Koh Lanta plus plus addictif que Les Z’Amours et Plus belle la vie

Réel comme la Factory de Warhol

Au début, il y avait le Loft. Il est difficile, pour les moins de 35 ans, de réaliser à quel point l’adaptation par M6 de ce programme néerlandais (nommé Big Brother dans son pays d’origine, pour d’orwelliennes et évidentes raisons) a pu susciter débats et controverses en 2001. De oisifs inconnus encagés et surveillés 24h sur 24 par des caméras, avec un haut-parleur pour seul contact avec l’extérieur ? Choquant, à l’époque. Comme si un ficus humain pouvait devenir une star !  Que l’avenir immédiat des lofteurs soit décidé par votation des téléspectateurs chaque semaine ? Choquant, derechef. Couleurs fluo, célébrité délirante et innovation conceptuelle aidant, certains professionnels portés sur l’avant-garde, comme Thierry Ardisson, ont pu trouver un charme warholien à cette expérience. Effectivement, ce mélange entre pop art, documentaire minimaliste et quart d’heure de gloire tenait un peu d’Andy Warhol. Mais très vite, cette télé-Factory s’est laissée dépasser par divers formats plus commerciaux et sophistiqués.


Evidemment, à force de vraie-fausse scénarisation, le terme de télé-réalité n’est pas toujours bien pertinent. Si, au départ, réalité s’entend comme antonyme de fiction, le terme s’avère en fait difficile à cerner, aussi générique et imprécis que peuple ou vrais gens qui procèdent du même champ sémantique rapidement lié à la démagogie. Ce rapport vicié de la télé-réalité au réel ne pouvait laisser les politiciens insensibles. Il leur a fallu 20 ans et une pandémie mondiale pour pleinement investir le domaine. Et changer les règles. Voilà que depuis un an, c’est le téléspectateur qui est enfermé et le quidam apparaissant sur l’écran qui tient la télécommande, décide chaque semaine qui sort et qui ne sort pas. Génial ! Même Ardisson n’aurait jamais anticipé ça.

Le maire de Prades, premier néo-lofteur de France

Après les candidats de Loft Story, le Bachelor et le Pensionnat de Chavannes soumis à la tyrannie des producteurs ou aux votes du public, il ne manquait qu’une fusion des concepts dans une émission, non pas interactive, mais à rapports de pouvoirs inversés. Elle existe désormais : elle s’appelle la Conférence de presse du Premier ministre. Pour sûr, la France a connu bien des politiciens ternes, mais elle n’avait encore jamais accordé un tel show à un inconnu, stupéfait et ravi comme s’il avait gratté trois télés sur un ticket de Millionnaire. Un monsieur Personne qui répond aux critères exigés par les meilleures télé-réalités : désintérêt pour la culture et élocution médiocre. Sans 20 ans de Nabilla, de Nikos Aliagas et de Tellement Vrai, le spectacle de l’élu pradéen n’aurait jamais été possible.


La télé-réalité post-2020 a inauguré de nouvelles règles. Désormais, dans une extraordinaire sorte de méta-Loft, c’est le candidat qui enferme ou libère les français. Evidemment, comme le veut la loi du genre, c’est truqué, scénarisé. Qui peut croire que l’omnipotent président de la sixième puissance mondiale, entouré par un cabinet d’ambitieux, cent financiers et mille communicants, puisse laisser le moindre pouvoir décisionnaire au maire de Prades ? Personne. Il l’a même choisi pour ça. Un élu local aux faux airs d’huissier en pleine saisie, nanti de quelques diplômes et d’une ancienne expérience des bureaux parisiens : c’était le candidat idéal pour ce méta-Loft dont le titre pourrait être Qui veut épouser la Chine ? ou Les Gaulois à Pékin. Et ce jeu est encore plus orwellien que le vieux Big Brother néerlandais, car comme dans le roman 1984, c’est l’écran qui observe et qui juge.

Et pourquoi pas la reine des Gitans ?

Voilà donc notre brave maire de Prades engagé dans une « belle aventure » consistant à adresser de gros yeux de proviseur en colère à 66 millions de Français souvent esseulés, ruinés et déprimés, avant de leur annoncer la suite des couvre-feu et privations en arborant, avec une difficulté manifeste, un air navré. Vient ensuite la séquence chorégraphiée, quoiqu’un peu plus figée que Danse avec les Stars : plusieurs gouvernants se relaient pour annoncer benoîtement le programme des sacrifices à venir, puis vanter triomphalement le succès des brimades, à savoir la magistrale répression menée dans la souricière du périphérique à 18h01 ou la triomphale descente de police dans un Franprix à 18h06. Un programme suivi par 8 à 10 millions de téléspectateurs et, plus involontairement, par 66 millions de cobayes.


S’étant vu proposer un entretien avec le Comte de Paris pour discuter d’une éventuelle restauration monarchique, le général de Gaulle aurait répondu : « le comte de Paris ? Et pourquoi pas la reine des Gitans ? ». Ce à quoi, 60 ans plus tard, Emmanuel Macron pourrait tout à fait rétorquer, sans ironie aucune : « Oui tiens, après tout, pourquoi ne pas l’embaucher à Matignon ? ». Gageons que la reine des Gitans, si elle existe, saurait imprimer un nouveau style, après la séquence du bureaucrate extirpé à ses blanches Pyrénées. Celui-là même qui, dans quelques années, sera évoqué comme « ce type, là, qui faisait son show le jeudi soir, comment s’appelait-il déjà ? Jean-Pascal, Jean-Edouard, Jean Quelque-chose… ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.