Un épisode où Geoffroy Roux de Bézieux, président du MEDEF, prouve qu’il est un leader digne de la tâche qui lui incombe et un représentant à la hauteur de celui qui l’a précédé.

         Avouons-le, Pierre Gattaz nous manque et son mandat à la tête du MEDEF, de 2013 à 2018, permit de réaffirmer un certain nombre de fondamentaux propres à ce syndicat. En effet, succédant à la trop consensuelle (et gauchisante) Laurence Parisot, le fils d’Yvon Gattaz s’efforça dès sa prise de fonction d’incarner la caricature de grand patron, telle que les rédacteurs du Bolchevik n’osent l’imaginer dans leurs rêves les plus fous : arrogant, agressif, méprisant ouvertement les salariés et les fonctionnaires – qu’il se cachait à peine de considérer comme des assistés – et surjouant, à chaque apparition médiatique, son personnage à la manière d’un méchant de série Z, Pierre Gattaz contribua à redonner aux dirigeants d’entreprises cette image de tyran impitoyable, à mi-chemin de L’Oncle Picsou et du Victor Pivert incarné par Louis de Funès dans Les Aventures de Rabbi Jacob, se hissant dans ses meilleurs moments au niveau des prestations d’Ernest-Antoine Seillière, qui demeure – quoi qu’on en dise – la référence ultime de l’organisation patronale en matière de croquemitaine pour militant CGT.

Voilà pourquoi le départ de Pierre Gattaz au terme de son mandat en 2018 et son remplacement par Geoffroy Roux de Bézieux ne manquèrent pas de susciter une certaine consternation chez les éditorialistes de BFM TV. Certes M. Roux de Bézieux était arrivé auréolé d’une réputation de « patron pour lequel le social, c’est le minimum légal »[1], mais, malgré un physique patibulaire idoine, sa personnalité moins flamboyante l’apparentait davantage au second couteau préposé aux basses besognes dans l’ombre du vilain en chef, Pierre Gattaz, dont il fut d’ailleurs le vice-président au MEDEF. On assistait donc depuis deux ans à de louables efforts de M. Roux de Bézieux pour faire oublier l’identité extravertie de son prédécesseur et tenter de s’imposer. Or, un manque de charisme et de conviction évident l’empêchait d’habiter le rôle de manière satisfaisante.

L’épidémie du Coronavirus que nous traversons actuellement pourrait toutefois donner la possibilité à Geoffroy Roux de Bézieux de surmonter son handicap et de dépasser son modèle en ignominie. Lors d’une récente interview donnée au journal Le Figaro [2], le président du MEDEF n’a pas hésité à affirmer qu’il faudrait se « poser la question des RTT et des congés payés » à la fin de la pandémie, c’est-à-dire abolir sans état d’âme ces privilèges archaïques et remettre une bonne fois pour toutes les fainéants au travail afin de relancer l’économie. On pouvait craindre, en effet, qu’un dirigeant moins ferme se laissât fléchir par les pleurnicheries droit-de-l’hommistes des organisations syndicales, voire ne commence à remettre en question un système défini par une course au profit et une baisse constante des dépenses dans les services publics.

Bien sûr, quelques belles âmes s’interrogeront sur la légitimité d’une telle prise de parole, en rappelant que M. Roux de Bézieux n’a pas reçu de mandat électoral des Français et qu’il n’a pas, a priori, à dicter sa politique au gouvernement d’Édouard Philippe (gouvernement qui montre de toute façon beaucoup de docilité à appliquer les préconisations du MEDEF). Demeurant droit dans ses bottes et fort de son expérience dans les commandos marine, Geoffroy Roux de Bézieux aspire donc à mener ses compatriotes à la baguette, en observant au passage avec bon sens que les régimes autoritaires présentent certains avantages qui font défaut aux démocraties (« Face à une pandémie, un système autocratique semble pour le moment mieux armé pour bloquer une pandémie que ne le sont nos démocraties. »[3]).

S’il faut saluer la fermeté salutaire de ces déclarations, propres à rassurer les spécialistes de la gestion raisonnable que sont Emmanuel Chypre, Dominique Seux ou François Lenglet, on ajoutera que c’est également par son sens civique que le président du MEDEF révèle aujourd’hui une attitude exemplaire.

 Comme le dévoile un récent article paru dans Ouest-France [4], le président du MEDEF – à l’instar de nombreux habitants d’Île-de-France, possédant une résidence secondaire « en région » – n’écoutant que son courage, n’a pas hésité à parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour échapper au triste confinement parisien et trouver refuge dans son manoir du Croisic (risquant au passage de propager le virus à travers le territoire, mais on ne va pas s’arrêter à des considérations aussi mesquines). En outre, alors que la plupart de ses compatriotes s’astreignent à limiter leurs déplacements et se résignent à passer des vacances confinées à leur domicile, M. Roux de Bézieux – apprend-on dans l’article – n’hésite pas à effectuer des allers-retours entre Paris et la province, donnant lui-même l’exemple aux minus que nous sommes en allant relancer tout seul la croissance au volant de sa BMW.

Des esprits étroits pourraient voir dans ce comportement l’égoïsme terminal du nanti qui se dispense d’appliquer pour sa personne les contraintes qu’il souhaite imposer aux autres [5] et qui, par sa conduite irresponsable, fragilise un peu plus des services médicaux débordés par une crise sanitaire, dont l’ampleur révèle au passage les effets miraculeux de la logique comptable, préconisée par le MEDEF et ses apôtres.

On suppose d’ailleurs que Christophe Castaner, ministre de l’intérieur sévère mais juste – qui n’hésite jamais à brocarder l’insouciance de ses concitoyens en imposant de lourdes pénalités à celles et ceux qui ne respectent pas les règles du confinement – ne manquera pas, sous la pression d’une opinion populaire hostile aux premiers de cordée, de faire un exemple en sanctionnant M. Roux de Bézieux pour ses initiatives audacieuses. Nous l’enjoignons néanmoins à ne pas céder à cette tentation démagogique : par sa personnalité disruptive et ses propos iconoclastes, Geoffroy Roux de Bézieux a le mérite de faire bouger les lignes et de briser des tabous dans une France bercée au mythe de l’Etat-providence.

On peut penser que s’il finit par attraper le Coronavirus à force de se croire tout-puissant et de faire n’importe quoi, le président du MEDEF ne trouvera pas beaucoup de gens pour compatir à son sort – notamment dans le milieu hospitalier – mais, après tout, la plupart des génies visionnaires ont été incompris par leurs contemporains. Et ce n’est pas Pierre Gattaz qui viendra nous dire le contraire.


[1]: « Geoffroy Roux de Bézieux : la tech la première » (article paru dans Libération le 31/05/2018).

[2]: « Geoffroy Roux de Bézieux ; la reprise, c’est maintenant » (entretien paru dans Le Figaro le 10/04/2020)

[3]: Déclaration tenue lors d’un passage sur France Info lundi 6 avril 2020.

[4]: « Coronavirus : le patron du MEDEF ne respecte pas le confinement », article paru dans Ouest-France le 25/03/2020.

[5]: « En Chine, dimanche, on n’aurait pas laissé les habitants aller dans les parcs ou les marchés. Il faut réfléchir à la façon dont nos démocraties pourraient être collectivement plus efficaces » (France Info, le 06/04/2020)

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