Nous n’éprouvons pas la moindre sympathie pour M. Dupond-Moretti. Grande gueule, m’as-tu-vu, confondant facilement défense de ses clients et légitimation de leurs actes, l’avocat ne nous inspire qu’un ennui profond ponctuellement teinté d’exaspération.

Toutefois, les critiques qui se sont déchaînées contre sa nomination au ministère de la Justice apportent deux indications alarmantes sur l’air du temps. Certains l’accusent de défendre des individus méprisables inculpés pour terrorisme (Abdelkader Merah), grand banditisme ou viol. Il est vrai que M. Dupond-Moretti s’est vanté d’être ami avec des criminels et paraît sensible à l’aura de romantisme frelaté que certains attribuent puérilement à l’univers du Milieu.

Incroyable surprise : les avocats ne défendent pas seulement des innocents.

Il est néanmoins parfaitement aberrant de s’en prendre à un avocat parce qu’il défend des criminels. Le fait qu’on le lui reproche est un signe supplémentaire de l’incroyable désinvolture avec laquelle on est en train de jeter dans les poubelles de l’histoire des éléments fondamentaux de la démocratie et de l’Etat de droit. Si, en effet, un avocat se déshonore en assurant la défense d’un assassin, d’un terroriste ou d’un violeur, il faut en tirer les conséquences et décider que certains inculpés devront être jugés sans bénéficier d’un avocat. Du reste, si on en est là, pourquoi s’embarrasser d’un procès ? Jetons-les directement en prison ou abattons-les sommairement. La suppression de la peine de mort n’est-elle pas un triste vestige d’une pernicieuse hégémonie idéologique gauchiste qui foule aux pieds les droits sacro-saints des victimes ?

Aux contempteurs de droite outrés qu’un avocat défende des méchants se sont agglomérées les indignées de gauche qui présentent M. Dupond-Moretti comme un ennemi des femmes. Le nouveau ministre de la Justice a formulé des critiques sur les mouvements Metoo et Balance ton porc. Il a aussi déclaré, à propos du procès de Georges Tron (homme politique jugé et acquitté en 2018 pour des accusations de viol et agression sexuelle) : « À 30 ans, on n’est pas une potiche incapable de dire non à un homme qui vous prend le pied » (M. Tron est réputé adepte de l’érotisme podal).

Être en désaccord avec Caroline de Haas : un crime inexpiable.

Il n’en fallait pas plus pour que les militantes féministes sonnent l’hallali, avec le sens de la nuance qui les caractérise. « Je suis choquée, c’est sidérant de mépris », a sobrement réagi Caroline de Haas. D’autres militantes interprètent la nomination de l’avocat comme « une déclaration de guerre » et « un bras d’honneur » ou expriment leur « écœurement » (Fatima Benomar, du collectif Les effronté.es). Quant à Muriel Salmona, de l’association (très militante) Mémoire traumatique et victimologie, elle affirme tout simplement que M. Dupond-Moretti est « un homme qui véhicule toute la culture du viol. »

On ne peut pas reprocher aux militants.tes de militer mais on est tout de même en droit de s’interroger sur le fait que des personnalités féministes s’indignent que M. Dupond-Moretti ait défendu un homme, Georges Tron, qui a été acquitté en première instance et dont le procès en appel n’a pas encore eu lieu. Quant aux critiques de l’avocat concernant Metoo et Balance ton porc, on en pense ce qu’on veut mais elles sont de toute évidence une manifestation de la liberté d’expression, sauf à considérer que toute personne qui n’est pas intégralement d’accord avec mesdames de Haas et Salmona est quelqu’un qui « véhicule toute la culture du viol ».

Nous avons donc des gens de droite qui contestent le droit de certains accusés à être défendus par un avocat et des gens de gauche qui estiment que préserver la présomption d’innocence est « choquant », « sidérant » et constitue « une déclaration de guerre ». Ainsi va notre époque, superficiellement agitée de coups d’éclats médiatiques sans lendemain, souterrainement travaillée par de profonds courants de mise en cause des droits les plus fondamentaux (droit à un procès équitable, présomption d’innocence, libre expression et diffusion des idées) hérités de siècle de lutte contre l’arbitraire et l’absolutisme.

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