Pierre Dardot et Christian Laval« Le néolibéralisme ne cesse, par les effets d’insécurité et de destruction qu’il engendre, de s’autoalimenter et de s’autorenforcer. »


Pierre
Dardot et Christian Laval offrent à leur lecteur un cocktail rare et bienvenu : une pensée extrêmement radicale formulée de manière rigoureuse. Pour la radicalité, il suffit de se reporter au sous-titre de leur livre : Comment le néolibéralisme défait la démocratie. Le philosophe (Dardot) et le sociologue (Laval), tous deux enseignants à l’université Paris-Ouest, considèrent en effet que le développement du néolibéralisme, au-delà de ses effets délétères en terme de creusements des inégalités, constitue désormais un danger pour la survie même du système démocratique. Ils n’hésitent pas, pour étayer leur thèse, à employer des termes qui entraînent automatiquement, par les temps qui courent, l’accusation infamante de populisme, voire de complotisme.

C’est le fonctionnement effectif d’un mode de pouvoir positif et original qu’il convient d’analyser

Le mot Oligarchie est ainsi utilisé à de nombreuses reprises, les auteurs estimant que le développement du néolibéralisme a entraîné la constitution d’une caste qui ne peut maintenir sa position dominante qu’en renforçant constamment les mécanismes économiques, sociaux et politiques qui lui ont donné naissance. En ces temps où la critique du dogme du libre échange, la dénonciation du conformisme journalistique, l’évocation d’une internationale des riches, fait immédiatement courir le risque à l’imprudent contestataire de provoquer une tribune enflammée de BernardHenri Lévy dénonçant le retour de l’hydre fasciste, il est réconfortant de voir Messieurs Dardot et Laval appeler un chat un chat. Et un cartel d’exploiteurs cooptés une oligarchie. Mais le livre n’a rien d’un tract politique ou d’un billet d’humeur. En six chapitres solidement charpentés, les auteurs décryptent les phénomènes qui sont en train de provoquer ce qu’ils nomment une « sortie de la démocratie ».

Le néolibéralisme travaille activement à défaire la démocratie

Cet effacement progressif de la démocratie s’articule selon eux autour de deux mouvement profonds : « d’une part, la puissance renouvelée de l’offensive oligarchique dirigée contre les droits sociaux et économiques des citoyens; d’autre part, la multiplication des dispositifs sécuritaires dirigés contre les droits civils et politiques de ces mêmes citoyens. ». La démarche des auteurs est particulièrement intéressante en ce qu’elle s’appuie sur une redéfinition d’un certain nombre de concepts clés, comme celui de démocratie à propos duquel ils rappellent, à la suite d’Aristote, qu’« Il y a oligarchie quand ce sont ceux qui détiennent les richesses qui sont souverains dans la constitution, démocratie, au contraire, quand ce sont ceux qui ne possèdent pas beaucoup de richesses mais sont des gens modestes. » (Aristote, Les Politiques, livre III, 8). Une définition toute simple et en même temps littéralement révolutionnaire qui invite à s’interroger sur les ressorts et les fondements de ce que on s’est habitué à appeler démocratie (en entendant par là, en réalité, une certaine forme de gouvernement représentatif ou démocratie dite libérale).

On ne peut combattre le néolibéralisme qu’en opposant à son imaginaire un imaginaire alternatif

Il en va de même pour le néolibéralisme dont les auteurs soulignent qu’il ne se réduit pas, selon eux, à un ensemble de « politiques économiques qui procéderaient d’une même volonté d’affaiblir l’État au profit du marché » mais qu’il constitue un « système politico-institutionnel » qui a pour caractéristique « d’étendre et d’imposer la logique du capital à toutes les relations sociales jusqu’à en faire la forme même de nos vies ». Le livre analyse la mise en place historique de ce système et ses mécanismes actuels de renforcement à travers, notamment, l’examen de la fonction idéologique des crises économiques permanentes, de « la dette comme outil de gouvernement » ou de la constitution de l’Union européenne comme « Empire des normes ». Au final, une analyse stimulante et décapante de la situation politique et économique mondiale qui fournira de précieuses opportunités de réflexion même à ceux qui n’adhéreront pas aux thèses des auteurs. N’hésitez donc pas à lire cet ouvrage même si vous trouvez qu’Alain Juppé est un gauchiste.

Ce cauchemar qui n’en finit pas, Pierre Dardot et Christian Laval, éditions La Découverte, 2016.

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