Le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique, défend la thèse selon laquelle l’économie serait devenue une science expérimentale dont les procédures et les conclusions seraient de même nature que celles de la science physique ou de la biologie. Les auteurs demandent que les économistes ne partageant pas leurs vues soient écartés des médias et réclament une « dépolitisation » des questions économiques.

“Ainsi les idéologies peuvent s’appuyer non seulement sur des théories sophistiques, mais aussi sur des théories authentiquement scientifiques” (Raymond Boudon)

Le négationnisme économique / et comment s'en débarrasserCe livre témoigne d’un mouvement de fond extrêmement inquiétant qui touche toutes les sphères de la vie intellectuelle. Ce fléau a pour nom Scientisme (une idéologie, donc l’exact contraire de la science) et, sous couvert de modernité, il renoue avec les pires errements du positivisme du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. L’économie, comme les autres sciences sociales, s’est constituée dans une stratégie de rupture délibérée et brutale avec la philosophie. Il s’agissait de substituer au règne des opinions, même savamment argumentées, celui des certitudes démontrées et vérifiables. Les sciences humaines se sont donc inévitablement données pour modèle les sciences de la nature dans leur quête de légitimité et de respectabilité. Mais c’est une chose de considérer les sciences de la matière comme un idéal asymptotique dont les sciences humaines chercheraient constamment à se rapprocher tout en sachant qu’elles ne pourront jamais l’atteindre et c’en est une autre de procéder à une identification  pure et simple des sciences humaines et des sciences de la nature. Dès le dix-neuvième siècle, dans l’euphorie qui s’est emparée des esprits devant les progrès mirifiques de la science et de la technique, de nombreux auteurs ont pronostiqué allégrement l’avènement d’une connaissance totalisante du réel (humain et naturel) par la science.

“Dans l’état actuel des lumières, ce n’est plus d’être gouvernée que la nation a besoin, c’est d’être administrée” (Saint-Simon)

Ce triomphe de la science devait logiquement coïncider avec la fin de l’histoire puisque la rationalité scientifique permettrait de dominer la nature tout en organisant les sociétés d’une manière optimale. Tout aussi logiquement, certains auteurs positivistes prédisaient la fin de la politique et donc de la démocratie au profit d’une utopie technocratique où les ingénieurs et les scientifiques gouverneraient les sociétés dans l’intérêt de tous et de chacun. Il s’agissait en somme d’une réinterprétation de la République parfaite de Platon où le pouvoir discrétionnaire des philosophes serait remplacé par celui des scientifiques. Il apparaissait dès lors stupide et déraisonnable de demander leur avis aux gens sur des questions qu’ils ne maîtrisent pas et auxquelles la science apporterait des réponses irréfutables. Lorsque Cahuc et Zylberberg réclament que l’on « dépolitise » les questions économiques, ils ne font que reprendre à leur compte cette vieille utopie scientiste, en feignant hypocritement de croire qu’il est possible de distinguer radicalement les questions économiques du domaine du politique. Il est en effet évident que « dépolitiser » les questions économiques reviendrait inévitablement à sonner le glas de la politique en général, d’une part parce que le domaine de recherche des économistes tend à s’étendre indéfiniment (tout phénomène social peut à un titre ou à un autre avoir une dimension économique), d’autre part parce que les décisions économiques conditionnent de facto les prises de position dans tous les autres domaines (comment pourrait-on soutenir que les questions de justice, d’égalité ou de liberté peuvent être considérées indépendamment du niveau des salaires, des conditions de travail ou des modes de production et de consommation ?).

“Il n’y a point de liberté de conscience en astronomie ou en physique” (Auguste Comte)

Les thèses de Cahuc et Zylberberg expriment donc ce mouvement de méfiance voire de haine du politique qui anime tant d’esprits aujourd’hui et qui se manifeste notamment par l’usage du terme Populiste (et de plus en plus du mot Obscurantisme) pour qualifier tous les mouvements ou personnalités qui font de la politique, c’est-à-dire qui interrogent (avec plus ou moins de pertinence) la réalité sociale culturellement et historiquement constituée en envisageant des alternatives. Mais, plus profondément, ce livre traduit une angoisse pour ainsi dire originelle qui taraude les hommes depuis des siècles : la peur de la finitude, du conflit extérieur et intérieur, de l’incertain et de la contingence. En fin de compte, la logique profonde des thèses de Cahuc et Zylberberg est totalitaire. C’est le rêve d’un monde où toutes les contradictions seraient enfin résolues dans la limpide unicité de la certitude scientifique. D’ailleurs, puisque les auteurs n’ont pas hésité à donner à leur livre un titre proprement ignoble en faisant référence au négationnisme, on leur rappellera que le nazisme était en grande partie une utopie scientiste fondée sur le primat de la Biologie (fantaisiste certes mais c’est bien la preuve que de grands scientifiques peuvent raconter absolument n’importe quoi en toute bonne conscience) et une confiance aveugle dans la puissance de la technique. On notera aussi qu’à force d’évoquer la deuxième guerre mondiale et la Shoah pour un oui ou pour un non, les grands médias, les politiques et certains intellectuels ont fini par créer une situation où on peut évoquer tranquillement le Génocide pour attaquer des théories économiques « hétérodoxes » (d’ailleurs qui décide du caractère orthodoxe ou hétérodoxe des uns et des autres ? Il n’a pas été organisé, que l’on sache, de concile œcuménique de l’économie afin d’établir un dogme). Du reste, on constate un décalage très important entre le ton du livre (souvent littéralement pamphlétaire) et les entretiens donnés dans les médias par les auteurs depuis la sortie de l’ouvrage où ils multiplient les bémols et les concessions tout en maintenant fermement leur thèse fondamentale au risque de se contredire.

“Si nous suivions le conseil, si souvent répété aujourd’hui, d’adapter nos attitudes culturelles à l’état actuel des sciences, nous adopterions en toute honnêteté un mode de vie dans lequel le langage n’aurait plus de sens” (Hannah Arendt)

Le drame, c’est que face à tant d’outrances, de mauvaise foi et de manque de rigueur intellectuelle, les réactions risquent d’être elles-mêmes excessives et, pour le coup, réellement obscurantistes. Les économistes « orthodoxes » devraient comprendre que c’est la validité et la légitimité de leur propre discipline qu’ils mettent en danger. L’illégitimité de leur prétention au monopole de la parole est si flagrante que c’est l’économie elle-même (et les sciences sociales en général) qui finira par être contestée en tant que discipline scientifique. Il en va de même, du reste, pour ceux qui à force de marteler qu’il n’y a pas d’autre politique possible que celle qu’ils préconisent frappent de plus en plus d’illégitimité la politique elle-même, donc la démocratie.

Il ne devrait pourtant pas être si difficile de comprendre et d’admettre que les sciences sociales peuvent établir des faits et des rapports de cause à effet toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire dans le cadre d’un système donné. Tout le monde sait bien, par exemple, que les économistes peuvent prévoir, avec une marge d’erreur, la croissance économique d’un pays toutes choses égales par ailleurs, autrement dit à condition qu’aucun événement imprévu ne vienne bouleverser la donne (la crise de 2008 l’a malheureusement bien montré). Par conséquent, les énoncés des sciences humaines ne sont ni de simples opinions ni des vérités scientifiques immuables. La tentative de leur conférer un statut de dogme (au mépris de toute épistémologie sérieuse) ne peut être que profondément idéologique et partisane et doit être combattue à tout prix, précisément au nom de la lutte contre l’obscurantisme.

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