La lutte contre le « harcèlement sexiste » est une tentative d’éliminer toute forme d’ambiguïté dans les rapports sociaux et toute forme d’ambivalence chez l’être humain.

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) a rendu public, jeudi 16 avril 2015, un rapport commandé par Marisol Touraine (ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes) et Pascale Boistard (Secrétaire d’État chargée des Droits des femmes) sur le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports en commun. Il convient de citer de larges extraits du communiqué de presse par lequel le Haut Conseil présente ce rapport officiel, afin de saisir l’idéologie et même l’univers mental qui président à la rédaction de ce type de document.

Tout est dans tout, le continuum du Mal

Premier paragraphe : « Le phénomène de harcèlement sexiste et de violences sexuelles recouvre une grande variété d’actes qui s’inscrivent dans un continuum des violences, dont certains sont punis par la loi (ex : injure), et d’autres non (ex : sifflement, commentaire). Toutes les utilisatrices des transports ont déjà été victimes, mais toutes ne l’ont pas identifié comme tel. ».

On constate que, dès les premières lignes, cet organisme officiel affirme sans le moindre argument qu’il existe de toute évidence un continuum de violence qui va du sifflement à l’injure (et de l’injure au viol). Notons que la notion de continuum est un poncif utilisé systématiquement par les associations qui cherchent à étendre de manière indéfinie les concepts de domination, d’agression et de discrimination (continuum raciste entre la traite des esclaves, la colonisation et le rejet de l’immigration ; continuum patriarcal entre la surreprésentation des hommes en politique et la prostitution ; continuum hétéro-fasciste entre l’imposition d’une norme hétérosexuée et les agressions physiques contre des homosexuels). Il ne serait pourtant pas aberrant de prendre la peine de prouver en quoi le fait de siffler au passage d’une femme s’apparenterait nécessairement à une agression.

D’autre part, le rapport affirme tout aussi péremptoirement que « Toutes les utilisatrices des transports ont déjà été victimes, mais toutes ne l’ont pas identifié comme tel. ». Cette phrase est, au sens littéral, un mensonge puisque, quels que soient les savants calculs qui peuvent amener les auteurs du rapport à supputer que toutes les utilisatrices des transports ont été victimes, il va de soi qu’ils ne les ont pas toutes interrogées. Mais le rapport va plus loin puisqu’il affirme, toujours sur le ton de l’évidence absolue, que toutes les femmes ont été victimes mais que certaines ne le savent pas (« toutes ne l’ont pas identifié comme tel ») !

La logique est un point de détail

Deuxième paragraphe : « Le phénomène est violent et a des conséquences quotidiennes sur la vie des femmes, d’autant plus qu’elles représentent 2/3 des usager.ère.s des transports. Parce qu’ils suscitent de la peur, du stress, de l’impuissance ou de la colère, les agresseurs créent une pression psychologique forte qui peut affecter la santé des femmes. Cette pression permanente entrave la liberté des femmes car en conséquence, elles accommodent souvent leur quotidien : trajets, modes de transport, horaires de sortie, attitudes ou tenues vestimentaires sont revu.e.s pour tenter d’y échapper. Le harcèlement sexiste et les violences sexuelles sont autant de rappels à l’ordre qui visent, consciemment ou non, à exclure les femmes de l’espace public. ».

Il apparaît maintenant que le harcèlement sexiste (donc, notamment, le fait de siffler en regardant une femme) constitue à la fois un problème de santé public et une question affectant les libertés fondamentales. Mais il apparaît aussi que, non seulement les femmes victimes ne se rendent pas toujours compte qu’elles sont victimes, mais les agresseurs ne se rendent pas compte non plus qu’ils agressent puisque leurs actions constituent autant de « rappels à l’ordre » exercés « consciemment ou non ».

On peut ajouter que les rédacteurs de ce rapport s’affranchissent tout autant de la logique que de la rigueur conceptuelle (et de la syntax.e.s) car si les harceleurs sont effectivement des prédateurs lubriques assoiffés de viol et d’humiliation, on voit mal pourquoi ils chercheraient à éloigner leurs proies en excluant les femmes de l’espace public.

Troisième paragraphe : « Bien que massif, le phénomène est mal connu et largement minimisé ou normalisé. Dans ce premier Avis institutionnel sur le sujet, le HCEfh appelle à une action déterminée de l’État, des collectivités territoriales et des sociétés de transport. Il recommande un Plan national d’action « Stop au harcèlement sexiste et aux violences sexuelles sur toute la ligne » qui repose sur 3 orientations et 15 recommandations :

Orientation N°1 : Définir et mesurer le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans l’espace public, en particulier dans les transports en commun. La connaissance tant quantitative que qualitative du phénomène est encore trop partielle ».

Autrement dit, après avoir affirmé que «  Toutes les utilisatrices des transports ont déjà été victimes » et que «  Le phénomène de harcèlement sexiste et de violences sexuelles recouvre une grande variété d’actes qui s’inscrivent dans un continuum des violences », les auteurs du rapport avouent candidement que «  La connaissance tant quantitative que qualitative du phénomène est encore trop partielle ».

Créons un ministère de la politesse

« Orientation N°2 : Agir au niveau des opérateurs de transport, en adaptant les systèmes d’alerte déjà existants, en formant les professionnel.le.s potentiel.le.s témoins de violences, en expérimentant des solutions innovantes dans l’organisation des transports ou encore en étant vigilant.e.s aux publicités dégradantes pour l’image des femmes ».

Toujours au nom du fameux continuum, le Haut Conseil décrète donc que les publicités dégradantes pour l’image des femmes ( de quoi s’agit-il exactement ?) sont une source d’inspiration pour les agresseurs sexuels. Dans sa recommandation 10, annexée à l’Orientation N°2, le rapport exige d’ailleurs l’élaboration « d’une charte luttant contre le sexisme et les stéréotypes de sexe dans les publicités diffusées dans les transports. ».

La recommandation 8, quant à elle, demande la mise au point, « avec l’appui technique de la MIPROF », d’un module de formation « à destination des agent.e.s des transport » afin d’ « améliorer la protection et l’orientation des victimes. ». Rappelons encore une fois qu’il ne s’agit pas ici de rendre plus efficace la prise en charge de victimes d’attentats terroristes ou de catastrophes naturelles mais de femmes qui ont été draguées. Rappelons aussi que la MIPROF est la « Mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains ». Eh oui, il y a bel et bien aussi un continuum entre le sifflement et l’esclavage.

« Orientation N°3 : Agir au niveau des pouvoirs publics afin de faire mieux connaître, reconnaître et reculer le phénomène, par une grande campagne nationale de sensibilisation, une meilleure application de la loi et par une éducation à l’égalité à l’école intégrant cette problématique. ».

En tout cas, il y a incontestablement un continuum entre tous les groupes de pression communautaires (théorisé par les intéressés sous le vocable « intersectionnalité ») puisque, quelle que soit la revendication avancée, on procède toujours en qualifiant autoritairement un groupe humain de victimes, puis en exigeant une mobilisation résolue des pouvoirs publics, avant immanquablement de sommer l’Éducation nationale d’intégrer dans les enseignements dès le primaire la lutte contre telle ou telle discrimination (l’étape suivante étant toujours, tôt ou tard, une demande de modification des lois dans un sens répressif).

Qu’il est bon de discuter avec soi-même

Mais enfin, nous sommes mauvaises langue et ce rapport, commandé par une ministre, a forcément été réalisé par des chercheurs et des spécialistes impartiaux dans un esprit pluraliste. Qui sont donc les rédacteur.e.s de ce rapport qui, on s’en souvient, réclame une collaboration active de la MIPROF pour mettre en œuvre ses recommandations ?

Le rapport (officiellement dénommé « Avis ») a été réalisé par la Commission « Violences de genre » du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Ses rédacteurs ? Elisabeth Moiron-Braud et Ernestine Ronai, toutes deux Co-présidentes de la commission « Violences de genre » de la HCEfh et respectivement Secrétaire générale et Coordinatrice nationale de la…MIPROF. Elles ont été assistées par des représentants de la « Fédération nationale solidarité femmes » et du « Collectif féministe contre le viol ».

Quant aux personnalités auditionnées, elles sont membres de « Osez le Féminisme », « Harcèlement de rue », « SNCF au féminin », « Genre et Ville », « Mémoire Traumatique et Victimologie » (association qui milite très activement pour l’interdiction légale de la fessée) ; toutes ces associations défendant de longue date le même point de vue sur la question du « harcèlement sexiste ». Ceci explique peut-être pourquoi ce rapport a été rédigé illico presto (la lettre de saisine de la ministre de la Santé date du 28 janvier 2015) puisqu’il s’agissait de se réunir entre personnes partageant le même avis afin de « consulter » des gens qui sont tous d’accord.

Évidemment, les gros lourds ne manquent pas en ce bas monde (ni les emmerdeuses, d’ailleurs, cliché contre cliché). Bien entendu, il doit être particulièrement agaçant pour une femme d’être sans cesse interpellée de manière plus ou moins subtile (encore que, un beau mec qui affirme son désir avec l’élégance des classes éduquées, même en sifflotant, sera généralement mieux accueilli qu’un nain à bec de lièvre qui a quitté l’école en troisième). Est-ce une raison pour considérer que l’État doit réguler tous les rapports sociaux ? Cela rend-il légitime d’adopter sans le moindre esprit critique des notions et des thèses pour le moins aventureuses, comme cette idée que l’on commence par draguer de manière un peu fruste pour finir fatalement par violer quelqu’un (le fameux continuum) ?

Il est plus que jamais nécessaire de rappeler que le désir est par définition irrationnel, a-moral, a-social, a-politique, qu’il est « cet excès qui s’oppose à la loi de la décence » (Georges Bataille). Fort heureusement, il existe déjà des lois qui sanctionnent les coups et blessures et les viols (quel que soit le sexe de la victime). La lutte contre le « harcèlement sexiste » n’est pas un combat contre la violence, c’est une tentative utopique et dangereuse d’éliminer toute forme d’ambiguïté dans les rapports sociaux et toute forme d’ambivalence chez l’être humain.

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