La mise en scène est bien rodée, les rôles parfaitement distribués, les répliques s’enchaînent sans coup férir : le rituel de la zemmourade est désormais solidement ancré dans nos mœurs.

Mécanique de la Zemmourade

Premier acte : Eric Zemmour dit une connerie. Nous employons volontairement un vocabulaire grossier, non pour insulter Monsieur Zemmour, mais pour insister sur le fait que les propos qu’il profère, avant d’être choquants ou même illégaux, sont surtout profondément stupides. Affirmer qu’une « guerre d’extermination » est en cours contre « l’homme blanc hétérosexuel », prétendre que soutenir le général Bugeaud qui a massacré les musulmans « et même certains juifs » en arrivant en Algérie, « c’est ça être français » ; cela ne consiste pas à défendre des thèses controversées ou des analyses audacieuses : c’est juste idiot.

Deuxième acte : Les indignés s’indignent. La connerie ayant été proférée, un concert de protestations s’élève. On accuse Monsieur Zemmour d’être raciste, on suggère que son attitude est criminelle (en cela qu’elle pourrait pousser certains individus à commettre des actes violents), on somme ses employeurs de le licencier et on exige que la justice le poursuive et le condamne.

Troisième acte : La Nouvelle Nouvelle Droite (car la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist a déjà la quarantaine bien tassée) se récrie, vole au secours de son ami Eric, invoque la liberté d’expression en danger, le règne du droit-de-l’hommisme et du vertuisme (rien de tel qu’un mauvais néologisme pour donner l’impression d’une pensée innovante), stigmatise « l’envie de pénal » (un jeu de mot peut avantageusement remplacer le néologisme), convoque Voltaire (qui est incontestablement une autorité morale puisqu’il est mort et que personne ne le lit).

Epilogue : il n’y a jamais d’épilogue. Eric Zemmour peut renouveler continuellement son stock d’âneries, les indignés lui en savent gré car il leur permet de continuer à s’indigner, la Nouvelle Nouvelle Droite n’a plus grand-chose à dire et peut se contenter de bégayer les livres de Philippe Muray (le plus souvent en délayant des aphorismes), Voltaire est toujours mort ainsi que ses livres.

Rions un peu avec Eric

Nous avons une suggestion : pourquoi ne pas transformer la tragédie en farce ? Après tout, une confrontation entre Eric Zemmour et Bernard-Henri Lévy, c’est plus de l’Aristophane que du Sophocle. Eric Zemmour n’est pas un intellectuel, c’est un ancien journaliste qui s’est transformé en militant clownesque. Il fait d’ailleurs sans doute délibérément le clown car il n’est pas idiot. Les mantras de la Nouvelle Nouvelle Droite – l’hégémonie culturelle, la métapolitique – doivent être démystifiés. La métapolitique consiste essentiellement à inonder les plateaux de télévision en répétant en boucle des slogans de publicitaires. L’hégémonie culturelle ne s’acquiert jamais en approfondissant la compréhension du monde mais, au contraire, en la simplifiant à l’extrême. On ne répond pas à quelqu’un qui fait le clown en invoquant Martin Luther King ou en exigeant l’intervention du système judiciaire (pourquoi pas le Parquet national anti-terroriste, tant qu’on y est ?). L’indignation devrait être une denrée rare, précieuse, et Eric Zemmour n’a pas suffisamment de carrure pour la susciter. Il devrait engendrer le rire (ou un haussement d’épaules accablé) plutôt que la sainte colère.

De Barrès à Zemmour, de l’odieux au ridicule

Monsieur Zemmour nous apprend donc que « être français » c’est soutenir les exactions du général Bugeaud en Algérie. Parfait. En vertu du même raisonnement, être allemand doit donc consister à soutenir les actes de l’armée allemande et des nazis pendant la deuxième guerre mondiale, être italien oblige à défendre la mémoire de Mussolini, être espagnol exige d’admirer éperdument le général Franco, être russe implique un amour effréné envers Staline, et ainsi de suite. Le raisonnement est tellement stupide qu’il ne mérite pas qu’on en discute.

Quant à la guerre d’extermination contre les mâles hétérosexuels blancs, eh bien ma foi, il suffit de constater qu’elle n’existe pas. Où sont les charniers, les fosses communes ? Où sont les milices barbares perpétrant ce crime contre l’humanité (car une guerre d’extermination menée contre un groupe spécifique, cela s’appelle un génocide) ?

Il en va ainsi de tous les propos de Monsieur Zemmour. Par exemple, il se veut un soutien intransigeant de l’Église catholique mais c’est un mécréant profondément hostile au christianisme (ce en quoi il est totalement maurrassien) qui n’hésite pas à traiter le pape de gauchiste. Là encore, c’est tellement absurde que c’en est drôle : un athée dont toute la pensée est strictement incompatible avec l’enseignement de Jésus qui fait la leçon au pape en l’accusant de ne pas être assez catholique.

En attendant la prochaine zemmourade, qui ne manquera pas de survenir, relisons donc Aristophane, Molière et Cervantes. Oui, Cervantes, car il a quelque chose d’émouvant ce Zemmour Eric, ce Don Quichotte de Montreuil enivré par les récits romantiques des guerres napoléoniennes qui se rêve en sauveur de la France en ce début de 21e siècle qu’à défaut d’essayer de comprendre il repeint aux couleurs d’un livre d’Histoire pour enfants.

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