Certes, après un an de crise sanitaire tueuse et liberticide, alors que les variants nous promettent encore quelques tortures et qu’une période d’austérité nous tend les bras, il y a des sujets plus graves que la propreté de Paris. Seulement, #SaccageParis n’est pas qu’une question de propreté, c’est le révélateur d’un malaise profond, le hurlement déchiré d’un monde qui refuse de pourrir et, surtout, un phare dans une modernité poisseuse dont les promoteurs dégradent, à coup de mauvaises idées et de vocables grandiloquents, les paysages qui leur sont confiés.

Phénomène notable sur Twitter, #SaccageParis est un sujet composite qui mêle respect du patrimoine et des cadres de vie, gestion des fonds publics et humilité de toute autorité française – publique, en l’occurrence – face à ses errements. C’est aussi une question hygiénique, tant Paris devient sale. Et c’est un point de vue esthétique, subjectif par essence mais qui relève d’un indispensable besoin de pérennité, de durabilité des cadres de vie. Ce dernier point s’avère brûlant au moment où se dérobent nos libertés et nos certitudes. 

#SaccageParis est aussi la conséquence de faits sociaux et urbanistiques complexes qui dépassent Paris. N’en déplaise aux nostalgiques, les villes changent profondément, c’est un fait. Prix élevés, gentrification, délaissement par les grandes structures publiques que sont hôpitaux, sièges administratifs et universités, Paris n’est plus le centre de vie qu’elle fut pendant vingt siècles. Elle le sera de moins en moins, à mesure que déserteront les classes moyennes, leurs besoins et leurs habitudes de consommation. La banlieue se fait toujours plus tentaculaire et abrite nombre de travailleurs voués à servir les privilégiés du centre-ville. Donc, lorsqu’une municipalité souhaite construire du logement social là où il n’y en a pas et « casser les codes de la ville-musée », il faut reconnaître qu’elle relève certains grands défis de son époque. Le problème, c’est lorsque cette municipalité reprend les codes culturels d’un électorat bourgeois-bohème qui compte fermement s’enivrer dans la déglingue de Brooklyn et faire pousser des poireaux bio dans les ruines de Berlin. 

Encanaillement à Baltimore-sur-Seine

Autour du hashtag s’organise la première riposte de ceux qui idéalisent un Paris un brin rétro, contre « celleux » qui invitent à rompre avec un vilain passé, d’autant plus vilain qu’il est passé, donc pas moderne, donc pas bien. Le camp moderniste réunit des petits bourgeois négligés-étudiés, dont certains dégainent à l’occasion leurs bombes de peinture contre des murs innocents, et une ville qui fournit les immeubles moches et le mobilier urbain destroy indispensables à tout décor post-apocalyptique. Celui-ci se voit d’ailleurs magnifié par la « nature en ville », à savoir les mauvaises herbes, les rats, les matelas abandonnés et les feux tricolores négligemment rafistolés à coup de scotch. Tremblez Bronx, Détroit et Baltimore, Paris entend vous concurrencer ! Et dans certains ghettos du dix-huitième arrondissement considérés avec une bienveillance qui confine à la tendresse, Paris vous concurrence vraiment.

Evidemment, l’idéologie municipale ne semble jamais aussi ridicule que lorsqu’elle s’insinue dans les beaux quartiers, laisse des trottoirs défoncés à Auteuil, des murets de béton à la Concorde ou des pieds d’arbre terreux à Passy. Ce n’est pas une négligence mais une empreinte idéologique : la mairie choisie par une infime minorité d’électeurs (49% des voix parmi les 37% de votants en 2020) affirme superbement son pouvoir et impose sa culture partout sur son territoire. Au fond, faire patauger les riverains de l’avenue Foch dans la boue, ça ne fait pleurer personne. Mais pour les nombreux Parisiens riches ou pauvres, attachés à une certaine idée de l’esthétique et qui subissent la déconstruction en règle de leur cadre de vie dans une époque généralement étouffante, trop c’est trop.

Alors vient le fameux hashtag. Et avec lui arrivent enfin les réactions nationales et internationales, le soutien, l’empathie, une lueur dans une nuit épaisse. C’est peut-être parti d’un pied de glycine emblématique de Montmartre, coupé avec tronçonneuse et arrogance par une municipalité décidément fâchée avec la nature et la beauté classique. Il faut toujours un détonateur, un Sarajevo : pourquoi pas une glycine ?

Ni woke ni soumis

A priori, on ne peut pas attendre d’un pouvoir progressiste qu’il s’incline devant #SaccageParis. Le mouvement n’est pas spécialement Thunberg, n’a rien à voir avec le woke, n’appelle pas à l’inclusion ni à l’abolition des rapports de force. Il n’est pas du tout LinkedIn, pas positif ni bienveillant, ni levier de croissance, il n’accole pas le label durable à des structures branlantes, ni n’associe le terme apaisant à des décisions autoritaires. Alors forcément il ne plaît pas aux décideurs. L’amusante excommunication prononcée par Anne Hidalgo contre une « extrême-droite » aux origine du hashtag aurait intéressé Philippe Muray dont une bonne part de l’œuvre est imprégnée par l’idée que le progressisme est un fait religieux, non parce qu’il est réellement mystique mais parce qu’il révèle sans cesse sa vraie nature de christianisme athée, messianique à mort, jaloux de ses dogmes et très sûr de ses illuminations. En l’occurrence, l’administré qui remarque la face hideuse d’un urbanisme vendu comme durable est un fasciste, donc un maudit, un impur. 

Et tant pis si durable n’est plus synonyme de pérenne, et s’il est même devenu son exact opposé. Tant pis si la pierre façon Haussmann, le métal d’Eiffel, les dessins de Davioud, les parcs d’Alphand, tant pis si les élégantes couleurs de mobilier, si les vrais arbres en pleine terre, si tous ces éléments réellement durables sont méprisés par ceux qui emploient cet adjectif. Pour le coup, c’est très orwellien. Le monde serait plus supportable s’il était moins nécessaire d’invoquer Orwell : c’est aussi cela que semble hurler ce hashtag.

Que #SaccageParis soit employé par Marine Le Pen, des retraités irascibles, des cyclophobes compulsifs ou des contempteurs systématiques des architectures moderne et contemporaine qui confondent le vieux avec le beau, tout cela ne change rien à l’affaire : l’équipe au pouvoir, si dispendieuse, bavarde et fière d’elle-même, ne parvient pas à rendre la ville plus vivable, ni aussi belle qu’avant son passage. Même si Pompidou, Mitterrand et Chirac ont su saccager Paris avec de mauvaises idées bien ancrées dans leurs époques, si c’est la droite qui a tué Baltard, massacré Belleville et abattu bien des immeubles de faubourgs partout ailleurs, c’est sous Anne Hidalgo que naît une vraie fronde de masse. A elle d’y répondre, sans idée absurde ni dogme étouffant, sans discours vide de sens si c’est possible ; l’époque a besoin d’air et de lumière.

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