Lors de sa sortie en janvier 2015, le roman « Soumission » de Michel Houellebecq a été immédiatement propulsé des pages littéraires à la rubrique Politique ou Société des journaux.

Chacun a voulu y voir un roman à thèse ou, au mieux, une fable philosophique confirmant ses analyses politiques sur le devenir de la société française. Les uns ont ainsi salué une œuvre courageuse sonnant l’alerte contre les risques d’emprise de l’islam sur le pays tandis que les autres dénonçaient un livre raciste reprenant à son compte les thèses de Renaud Camus sur le « grand remplacement ». Tous faisaient fausse route dans la mesure où, quoi qu’on pense de lui, ce qui est certain c’est que Houellebecq est un écrivain, un vrai. « Soumission » est donc avant tout un objet littéraire et doit être considéré comme tel. Est-ce à dire qu’un roman est dépourvu de signification politique ou que son auteur n’y délivre pas une vision du monde ? Nullement mais le sens d’un roman (sauf quand il est particulièrement mauvais) ne se réduit jamais à un message et la vision du monde qu’il déploie ne peut pas se traduire en programme politique. Il faut d’ailleurs n’avoir lu aucun des romans précédents de Houellebecq pour imaginer celui-ci en militant fanatique de la suprématie occidentale. Dès lors, que nous dit ce roman qui raconte l’arrivée au pouvoir en France d’un parti politique musulman assez proche de mouvements comme Ennahdha en Tunisie (c’est-à-dire, somme toute, l’équivalent musulman des démocrates-chrétiens) ?

Le Tea Party, fossoyeur de la droite américaine

Un détour par la vie politique américaine peut nous aider à mieux le comprendre. Lors des deux élections qu’il a remporté, Barack Obama a bénéficié d’environ 70% du vote des américains d’origine hispanique et 90% du vote des Noirs américains. On estime qu’en 2050, les Blancs constitueront moins de 50% de la population des États-Unis et que les hispaniques à eux seuls formeront le tiers de la population. Il n’est pas nécessaire de faire intervenir les catégories du racisme ou de la xénophobie pour comprendre qu’un tel bouleversement démographique ne peut qu’engendrer des ajustements politiques complexes. Il est ainsi de plus en plus évident que le parti Républicain américain ne va pas échapper à une remise en cause profonde de son credo sur l’immigration, ce qui ne se fera pas sans douleur et peut-être même sans scission. La frange radicale du parti républicain, le Tea Party, est farouchement anti-immigration, alors même qu’une part importante des immigrés latinos partagent les convictions morales et « sociétales » de la droite (importance de la religion, valeurs familiales et même défense de la libre-entreprise). Mais compte tenu du poids toujours plus grand dans la population des « minorités », un tel positionnement risque de rendre impossible pour le parti républicain toute victoire à l’élection présidentielle américaine. D’où l’embarras manifeste des candidats à la primaire républicaine pour la prochaine présidentielle américaine face aux déclarations à l’emporte-pièce de celui qui caracole en tête des sondages, le milliardaire Donald Trump, lequel a notamment affirmé que les mexicains apportaient aux États-Unis la drogue, la criminalité et le viol. Ils apportent surtout le catholicisme, comme les irlandais jadis, ce qui n’est pas sans conséquence pour les Etats-Unis, pays de la « Destinée manifeste » et des pèlerins calvinistes du Mayflower.

Un bon roman montre le monde, il ne dit jamais ce qu’il devrait être

Quel rapport avec le roman de Houellebecq ? L’interdiction des statistiques dites ethniques (nommées ainsi de manière impropre puisqu’on ne peut pas non plus, en France, recenser les gens en fonction de leur religion) empêche d’évaluer précisément le nombre de français noirs ou arabes. Ce qui favorise du reste les amalgames entre race, ethnie ou religion puisque l’on brandit régulièrement des chiffres sur le nombre supposé de musulmans dans des débats portant sur l’immigration (le président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur, les évalue à 7 millions). Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la population française a connu une transformation majeure en quarante ans et que la proportion de citoyens d’origine africaine a considérablement augmenté. Il est d’ailleurs assez cocasse de ce point de vue d’entendre les militants anti-racistes minimiser constamment ce bouleversement tout en vantant sans cesse les charmes du métissage et du multiculturalisme. Par conséquent, il est inéluctable que cette modification démographique entraîne l’apparition de nouvelles questions (adaptation de l’islam à la société), de nouvelles approches (sur l’immigration mais aussi, par exemple, sur le conflit israélo-palestinien) et des tentatives de captation politique de ce nouvel électorat. On peut donc considérer que le roman de Houellebecq est en réalité remarquablement neutre politiquement (comme tous ses livres) et ne fait que présenter, d’ailleurs de manière assez plate, la nouvelle configuration susceptible d’advenir compte tenu des évolutions du pays. On peut noter que, là encore, ceux qui ont poussé des cris d’orfraie en qualifiant le roman de raciste sont totalement incohérents. Ils ne peuvent pas rationnellement célébrer l’avènement d’une France black-blanc-beur tout en faisant comme si cela n’allait strictement rien changer à la vie politique du pays. De deux choses l’une en effet, soit les immigrés et leurs descendants s’assimilent complètement à la culture traditionnelle française (quoi qu’on entende par là) et le roman de Houellebecq est nul et non avenu. Mais c’est précisément cette exigence d’assimilation que les chantres du multiculturalisme vitupèrent comme abominablement raciste. Soit les immigrés et leurs descendants conservent, au moins en partie, leur culture d’origine et alors il serait logique qu’ils se constituent en groupes de pression ou, à terme, en partis politiques afin de défendre leurs intérêts spécifiques ou ce qu’ils perçoivent comme tel.

Les réactions au roman « Soumission » ont montré que ce que partagent (entre autres choses) les obsédés de l’invasion étrangère et les défenseurs fanatiques de l’Autre, c’est un déni de l’histoire. Les premiers veulent maintenir coûte que coûte une France qui n’existe plus (catholique, patriarcale, hiérarchique), les seconds se déclarent les défenseurs d’immigrés qui n’existent pas (des « citoyens du monde » sans aucune caractéristique propre, si ce n’est d’aimer le couscous et le thé à la menthe et dont la religion, quand elle est musulmane, se réduit à une sorte de sympathique folklore).

Par conséquent, en prévision des prochaines échéances électorales aux États-Unis, relisons Houellebecq.

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