C’est désormais devenu un rituel bien rodé, Alain Finkielkraut sort un livre ou Michel Onfray donne une interview ; le journal Libération s’indigne avec véhémence, le journal Le Monde s’indigne avec modération ; les écrivains attaqués s’estiment victimes d’un lynchage médiatique odieux ; et tout ce petit monde se retrouve sur le plateau de l’émission On n’est pas couché pour s’invectiver à qui mieux mieux.

On est alors sommé d’arbitrer entre des gens qui se chamaillent pour savoir qui est minoritaire ou majoritaire dans l’opinion, qui est l’authentique iconoclaste ou l’incontestable bien-pensant, qui fait le jeu du Front National, idiot utile ou allié objectif. On est aussi incité à considérer de la même manière d’authentiques intellectuels comme Finkielkraut, Onfray ou Régis Debray, des journalistes militants comme Eric Zemmour ou Edwy Plenel, et des politiciens en campagne comme Nicolas Sarkozy qui compare les migrations à une fuite d’eau ou Nadine Morano et sa fatale citation gaullienne tronquée sur la France qui serait un pays judéo-chrétien de race blanche (rappelons d’ailleurs à madame Morano qu’on peut discuter de l’identité chrétienne de la France mais que le judéo-christianisme a disparu au deuxième siècle de notre ère).

La vérité peut être « bien-pensante » (mais pas la littérature)

Disons d’abord que la question de savoir qui est minoritaire (et donc courageux) dans les débats idéologiques actuels est une question stupide et même puérile. Il va de soi qu’on peut être minoritaire et dire des âneries. La question n’est pas de savoir si une hégémonie culturelle prétendument réactionnaire s’est substituée à une hégémonie culturelle prétendument humaniste. En réalité, la caractéristique de la période actuelle réside justement dans une intensification des luttes idéologiques qui s’explique, précisément, par le fait que plus personne n’est en situation d’hégémonie. Nous n’y étions plus habitués depuis l’entrée en mort clinique du communisme mais la virulence des controverses actuelles est plutôt l’état normal du débat, en tout cas en France. On devrait d’ailleurs s’en réjouir au lieu de revendiquer en permanence la place de minoritaire persécuté par le politiquement correct, condition que tout le monde revendique désormais, à droite comme à gauche (on notera de ce point de vue le comportement assez irritant de Michel Onfray qui, s’il a effectivement essuyé des insultes et des attaques injustes, joue un peu trop à Victor Hugo exilé à Guernesey, au risque de se réduire parfois à un Calimero exilé à Caen).

L’ami de mon ennemi n’est pas toujours un salaud (même sartrien)

Ces déchaînements de passion récurrents concernent le plus souvent la question de l’immigration et/ou de l’islam (avec un strapontin pour les débats portant sur le féminisme, le genre et l’homosexualité). Or, l’une des raisons qui explique la confusion des controverses sur la question vient du fait qu’il existe, non pas deux camps comme on ne cesse de le dire (les réacs xénophobes identitaires contre les humanistes modernes ouverts et généreux) mais au moins quatre. On peut d’abord distinguer deux groupes qui, même s’ils ne cessent de s’affronter, sont finalement assez proches l’un de l’autre car ils partagent un fonds commun dans la définition de la république française. Les membres de ces deux groupes font un pari prédictif sur l’échec ou la réussite à terme du processus d’intégration des populations immigrées. Certains, comme Finkielkraut, diagnostiquent un échec de ce processus ; d’autres, comme Emmanuel Todd, parient sur son succès. Il apparaît clairement, à lire les uns et les autres, qu’ils sont d’accord sur le projet d’une intégration harmonieuse des immigrés mais qu’ils divergent sur les conditions de possibilité de cette intégration.

Le point de fracture est en l’occurrence le fait d’assimiler de manière absolue l’immigration arabo-africaine actuelle aux anciennes vagues d’immigration polonaises ou italiennes qui ont abouti à une intégration (ce que font Todd et son collègue Hervé Le Bras, par exemple) ou au contraire de distinguer l’immigration actuelle comme de nature foncièrement différente des immigrations passées. De ce point de vue, la grande faiblesse de Finkielkraut (et d’autres) est de minimiser systématiquement la caractère allogène (différent, étranger) des anciennes immigrations venant de pays chrétiens (il y intègre pourtant les immigrations juives) et d’exagérer constamment l’hétérogénéité culturelle entre les immigrants actuels (noirs et arabes) et la société française. Ceux qui parient sur la réussite de l’intégration ont quant à eux le tort de présenter ce pari comme une évidence voire une vérité scientifique. Ce n’est pas parce que la France du 20ème siècle a intégré (difficilement et avec le concours de communautés françaises très soudées, notamment communistes et catholiques) les réfugiés espagnols de la guerre civile, les juifs d’Europe de l’est fuyant les pogroms ou les italiens chassés par le chômage et la misère dans leur pays que la France du 21ème siècle va nécessairement réussir l’intégration des immigrés actuels.

D’autre part, il existe deux autres groupes qui se considèrent comme des ennemis irréductibles mais qui mériteraient, une fois ne devrait pas être coutume, d’être qualifiés d’alliés objectifs : les identitaires d’extrême-droite qui ne pronostiquent pas l’échec de l’intégration mais refusent en réalité par principe tout apport étranger et les multiculturalistes idéologiques qui militent consciemment pour la disparition de l’idée même d’une culture ou d’une civilisation française. Le Front National fait partie des premiers (ce qui le classe, quoi qu’il en dise, incontestablement dans la tradition de l’extrême droite) de même que Eric Zemmour ; le groupusculaire Parti des Indigènes de la République ou, de manière moins guerrière, Edwy Plenel font partie des seconds. Il est très regrettable que les impératifs du clash médiatique et les susceptibilités des uns et des autres brouillent constamment les frontières entre ces quatre groupes jusqu’à présenter comme une évidence qu’il n’y en aurait que deux. Le dialogue devrait en effet être possible, et il est capital qu’il se produise, entre les deux premiers groupes ; alors que les deux autres ne peuvent mener qu’à la guerre civile, virtuelle ou réelle.

Le meilleur moyen de rendre un angoissé paranoïaque ? Lui expliquer que tout va bien

Un autre point constitue un  facteur de grande confusion et de stérilité des débats : une grande partie des controverses porte sur le fait de savoir si les français angoissés par l’immigration (ou même franchement hostiles) ont raison ou tort de l’être, ou encore s’ils ont de bonnes raisons de s’inquiéter, ou seulement de mauvaises ; le tout s’exprimant inévitablement par la question absurde : « La France est-elle un pays raciste ? » (bien entendu, personne ne peut répondre raisonnablement à une question aussi caricaturale). Or, quelles que soient les réponses apportées à ces fausses questions, cela ne changera évidemment rien à la réalité. Il va de soi que Finkielkraut ou Zemmour n’ont pas le pouvoir de rendre les français hostiles à l’immigration, pas plus que Libération ou Mediapart ne sont en mesure de les délivrer de leurs angoisses. La controverse peut avoir un intérêt intellectuel (encore que…) et, à long terme, peut-être, un effet culturel (sur l’évolution des mentalités) mais elle ne peut avoir aucun effet à court et moyen terme sur le réel. Quand bien même on établirait de manière incontestable que les français hostiles à l’immigration ont tort de l’être (soit en considérant que leur hostilité n’est fondée que sur des préjugés et des illusions ; soit en assénant qu’ils sont foncièrement racistes, ce qui est une affirmation étrangement « essentialiste » pour des adeptes de la déconstruction comme Plenel), on ne voit pas très bien en quoi cela serait susceptible de les inciter à suspendre des bannières « Bienvenue aux syriens ! » à leurs balcons. Or, comme dirait notre poète président, le présent c’est maintenant.

L’immigration n’est ni un fléau ni une bénédiction

On peut tenter modestement de poser quelques points fondamentaux sur lesquels tout le monde devrait pouvoir s’entendre afin que les désaccords se déploient sur un fonds commun de constats partagés. Premièrement, la France a connu une évolution démographique majeure ces quarante dernières années. Cette évolution se caractérise très clairement par le fait que la proportion d’individus noirs et arabes a considérablement augmenté dans la population française (tout le monde est d’ailleurs d’accord sur ce point puisque certains s’en désolent tandis que d’autres s’en félicitent en célébrant les minorités visibles, c’est-à-dire en classant les gens selon leur couleur de peau). Deuxièmement, la religion musulmane qui a toujours été pratiquement inexistante en France est désormais très présente puisqu’on estime le nombre de musulmans dans le pays entre 4 et 7 millions (ce dernier chiffre étant avancé par le Conseil français du culte musulman) . Troisièmement, il y a évidemment un rapport de cause à effet entre le premier phénomène et le deuxième. Quatrièmement, la France a la caractéristique quasi unique en Europe d’avoir construit son identité politique depuis la révolution française dans une lutte de plus d’un siècle entre les républicains (ou les monarchistes constitutionnels) libéraux anticléricaux et le parti-prêtre antilibéral, monarchiste et clérical. Les partisans actuels d’une laïcité dite ouverte (sous-entendu ouverte aux musulmans) ne cessent de répéter que la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 est un compromis avec l’Église catholique et n’est donc pas une loi antireligieuse mais c’est oublier qu’il n’y a eu compromis que dans la mesure où l’on voulait mettre fin à un conflit extrêmement violent (des prêtres catholiques ont été exilés, des églises profanées, des libres penseurs exécutés) qui déchirait la France depuis des décennies. Autrement dit, la France, pays de tradition chrétienne, peut aussi se définir comme un pays ayant mené une très virulente et triple politique de déchristianisation, de sécularisation et de laïcisation. Plurielle et fluctuante ou bien figée et intemporelle ? Exclusive ou inclusive ? L’identité nationale est l’objet d’une lutte idéologique féroce depuis que la révolution française a inventé le patriotisme.

Par conséquent, cette fameuse identité nationale française peut aussi bien, et concurremment, se définir par le christianisme, l’anticléricalisme ou l’héritage gréco-latin. De plus, il est parfaitement naïf ou complètement malhonnête de répéter constamment que l’identité française est fluctuante (et donc qu’il n’y en a pas) tout en assimilant tous les mouvements d’hostilité à l’immigration et à l’islam à un éternel français raciste et pétainiste (posture de Mediapart ou de Libération). Tout comme il est totalement déraisonnable de vanter les traditions de générosité et d’intégration de la république française en multipliant les affirmations qui semblent en exclure par principe les individus de culture musulmane (posture de Finkielkraut ou de Zemmour).

On devrait pouvoir considérer à la fois que rien ne permet d’affirmer que les musulmans sont incapables de s’intégrer à la république et à la modernité et qu’il est indéniable que le développement de l’islam en France et le prurit post-colonial suscitent de nouveaux problèmes et ne se résolvent pas dans une harmonie édénique. Mais encore faudrait-il, pour y parvenir, cesser de se demander systématiquement si telle ou telle affirmation (même purement factuelle) est susceptible ou pas de faire le jeu du Front National en faisant ainsi de ce parti idéologiquement et intellectuellement indigent l’arbitre suprême des débats intellectuels et politiques.

Une réponse

  1. Michel Onfray, Oedipe de la nation | Bruit Blanc

    […] D’autre part, cette « coalition occidentale » n’est absolument pas spécifiquement occidentale puisque des pays arabes et/ou musulmans ont participé et participent encore à plusieurs opérations militaires, notamment celles en cours en Syrie et en Irak. De plus, l’affirmation selon laquelle la France « a déclaré la guerre à des pays musulmans. » est une contrevérité puisque la France est intervenue au Mali à la demande du gouvernement malien et intervient actuellement en Irak à la demande du gouvernement irakien. Quant à la Syrie, la France n’a pas déclaré la guerre à l’État syrien et ses frappes se font avec l’accord, au moins tacite, du régime en place. Du reste, est-il si évident de définir l’Irak ou la Syrie comme des pays musulmans puisqu’ils comptent d’importantes minorités notamment chrétiennes, alors même que le simple fait de définir la France comme un pays chrétien déclenche automatiquement des accusati…? […]

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.