Le 5 février, l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud publie un texte sur les événements de Cologne dans le journal Le Monde. Le 11 février, un collectif de chercheurs en sciences sociales lui répond, dans le même journal, par une tribune violemment critique. Depuis, la polémique a fait rage et les insultes habituelles ont fusé, islamophobie, angélisme, racisme, colonialisme, intégrisme, etc. Des centaines de femmes ont été agressées sexuellement à Cologne, le soir du Nouvel an, par des hommes très majoritairement arabes et, plus précisément, maghrébins. Kamel Daoud considère que l’explication de ces événements réside dans le rapport aux femmes qui règne selon lui dans les sociétés d’origine de ces hommes, essentiellement du fait de l’influence de l’islam dans les sociétés en question. Une analyse discutable mais dont on comprend mal, a priori, à quel titre elle a pu déclencher des accusations de racisme ou d’islamophobie.

Le scientifique a toujours raison

La polémique autour du texte de Kamel Daoud révèle en réalité la confrontation qui structure la vie intellectuelle française depuis quelques années : la lutte entre une fraction de chercheurs en sciences sociales qui veulent s’arroger un monopole de la parole sur un certain nombre de sujets et tous ceux qui, ne pouvant arguer d’un statut de « scientifiques », sont frappés d’illégitimité par les premiers comme « intellectuels ». L’enjeu de cet affrontement est ni plus ni moins l’exclusion du débat public des philosophes et des écrivains.

La caractéristique principale de la tribune du collectif de chercheurs qui s’en prennent à Daoud est  que ceux-ci, tout au long de leur texte, invoquent leur statut de scientifiques comme un argument d’autorité. La tribune ne propose en effet aucune analyse alternative structurée des événements de Cologne qui pourrait se substituer à celle de Daoud. Les chercheurs se contentent de répéter que tout ce que dit Daoud est faux et illégitime et qu’ils sont habilités à en décider du simple fait de leur cursus universitaire. C’est oublier que si les sciences sociales sont scientifiques, c’est dans un sens très particulier et qu’aucun sociologue ou historien digne de ce nom ne peut prétendre que la nature de la « vérité scientifique » est la même dans leur discipline et dans les sciences de la matière. C’est oublier aussi que les chercheurs en question ne représentent évidemment pas, contrairement à ce qu’ils laissent entendre, les sciences sociales en général mais des courants spécifiques de la sociologie, de l’histoire ou de l’anthropologie.

On ne peut s’empêcher de remarquer le contraste saisissant entre cette prétention à incarner  l’objectivité scientifique et le ton extrêmement acrimonieux, voire insultant, de la tribune. Dès les premières lignes du texte, on est dans l’invective puisque Kamel Daoud est qualifié d’« humaniste autoproclamé [qui] livre une série de lieux communs navrants » tandis que la fin du texte l’accuse ni plus ni moins de racisme : « Nous nous alarmons de la banalisation des discours racistes affublés des oripeaux d’une pensée humaniste ». On attend avec impatience d’entendre des astronomes défendant des théories incompatibles se traiter mutuellement de suppôts du fascisme ou de fourriers de la résurgence du nazisme.

L’essentialisation, un vrai-faux concept

D’autre part, il est frappant que les auteurs de la tribune, qui accusent Daoud de véhiculer des lieux communs et des clichés éculés, manient eux-mêmes sans le moindre recul des notions qui sont précisément devenues des lieux communs et des clichés de la défense idéologique du multiculturalisme. La critique qu’ils font du texte de Daoud s’articule en effet autour de trois reproches – essentialisme, psychologisation, logique disciplinaire – « typiques d’une approche culturaliste » qui ne peut selon eux que favoriser « l’islamophobie » et le racisme. Il est particulièrement significatif que le terme Culturalisme soit récemment devenu une insulte. Il s’agit en effet simplement d’un courant de pensée de l’anthropologie qui considère que la personnalité, la mentalité, le comportement d’un individu sont modelés par les éléments constitutifs du milieu culturel dont il est originaire. Cette approche est bien entendu discutable et peut donner lieu à des dérives, notamment politiques, mais ni plus ni moins que tout autre courant des sciences sociales. Il n’existe aucune raison sérieuse de la prohiber a priori sauf si, et c’est le cas des chercheurs anti-Daoud, on est animé de la volonté d’imposer une autre approche scientifique et idéologique et de la rendre hégémonique. Dès lors, l’utilisation à la truelle des termes Essentialisme, Psychologisation et Discipline prend tout son sens puisqu’ils ne sont que des marqueurs démonologiques permettant d’identifier « l’ennemi ». L’accusation d’essentialisation est justement devenu le principal lieu commun (avec le terme de réification) permettant de frapper d’illégitimité tout discours d’ordre général que l’on veut combattre. Les auteurs de la tribune accusent Daoud d’essentialiser les immigrés en les réduisant au rôle de produits d’un monde arabo-musulman homogène défini par le rapport à Dieu et aux femmes. S’il s’agissait simplement de souligner la complexité, les contradictions, les nuances de la situation qui règne dans les pays musulmans, on ne pourrait qu’approuver. Mais l’utilisation actuelle du terme Essentialisation va bien au-delà puisqu’il s’agit en fait d’interdire a priori tout énoncé portant sur l’islam ou les pays arabes en général. Or, il n’y a aucune contradiction entre le caractère unique de chaque individu et le fait qu’il soit issu d’une culture qui peut se définir par des caractères généraux. D’ailleurs, ce sont les mêmes chercheurs qui caractérisent le monde occidental comme fondamentalement patriarcal et les femmes occidentales comme structurellement victimes de cette culture machiste, sans s’apercevoir qu’ils se rendent ainsi coupables des péchés inexpiables de culturalisme et d’essentialisation.

En réalité, si on lit de bonne foi le texte de Daoud, le reproche principal qu’on peut lui faire n’est pas « scientifique » mais philosophique dans la mesure où ce qui anime ce texte est principalement une vision violemment anticléricale. Les reproches qu’adresse Daoud à la culture arabo-musulmane actuelle (haine de la vie, haine du désir, haine de la liberté) sont en fait très proches de ceux qu’adressaient à la religion chrétienne et à la culture judéo-chrétienne des auteurs aussi différents que Nietzsche, Diderot, Freud ou Marx. Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de sensé d’accuser ces penseurs d’avoir essentialisé l’occident chrétien par une approche culturaliste fondamentalement christianophobe et raciste. Les diatribes qu’on peut lire chez Nietzsche ou Voltaire contre la culture judéo-chrétienne sont pourtant autrement plus violentes que ce que dit Daoud de l’islam.

Entre Boudon et Bourdieu, il faut choisir

Même d’un point de vue strictement « scientifique », les chercheurs signataires de la tribune (et plus largement les défenseurs de l’idéologie qu’ils incarnent) sont aux prises avec des contradictions inextricables. D’un côté, ils se placent dans une logique résolument libérale (qui les rapprocherait d’un point de vue sociologique de l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon) en insistant sans cesse sur les particularités de chaque situation et de chaque individu (« des parcours individuels, des expériences extrêmement diverses et riches »), de l’autre ils se rangent résolument dans la filiation marxiste du déterminisme économico-social d’un Pierre Bourdieu (ce n’est pas la culture mais la situation sociale et économique de l’individu qui explique son comportement, ses opinions, ses valeurs). D’autre part, ils fustigent tout discours général sur certains sujets (islam, immigration) tout en formulant eux-mêmes des thèses très généralistes sur d’autres sujets (ils n’hésitent pas à qualifier l’Europe, donc les peuples européens, d’islamophobe). D’ailleurs, cette disqualification absolue des thèses générales est par définition intenable car si on interdit les formulations générales, on rend impossible tout énoncé scientifique ou philosophique et on limite la réflexion sur la réalité à des constats. Il y a des hommes qui violent des femmes dans tous les pays (les contempteurs de Daoud soulignent tous que le mépris des femmes n’est pas l’apanage des pays arabo-musulmans). Et alors ? Si on veut aller au-delà de ce constat, il faut bien construire un objet de recherche (lequel sera forcément artificiel, « les femmes » par exemple) et énoncer des conclusions générales (les femmes sont victimes d’un système patriarcal partout dans le monde ou les femmes sont victimes d’un système patriarcal particulièrement prégnant dans les pays arabo-musulmans ; dans les deux cas on a affaire à des énoncés généraux).

Tout antimusulman est un chien (feat Jean-Paul Sartre)

Quant à la psychologisation et à la logique disciplinaire, on quitte définitivement avec ces notions le champ de la polémique scientifique (même animée d’arrière-pensées) pour entrer de plein pied dans la pure rhétorique. Il est à noter que les chercheurs auteurs de la tribune se rendent coupables, là encore, des erreurs qu’ils reprochent à Daoud. Psychologisation ? Ils expliquent son approche selon eux aberrante de l’islam par le fait qu’il a été « certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne ». Réduire les analyses d’un écrivain à son supposé statut de traumatisé de guerre, voilà une réduction psychologique qui vaut bien celle de Daoud accusé de réduire les musulmans à des frustrés sexuels. Discipline ? Les chercheurs accusent Daoud de prôner une rééducation « colonialiste » des immigrés arabo-musulmans afin de leur faire accepter les valeurs occidentales, notamment la liberté et l’indépendance des femmes. D’abord, il s’agit là d’une caricature éhontée des propos de Daoud puisque celui-ci défend la thèse, assez banale, selon laquelle les valeurs et les modes de vie de certains immigrés diffèrent notablement des valeurs et modes de vie européens et que la coexistence sera impossible si ceux qui sont accueillis n’acceptent pas les us et coutumes de ceux qui accueillent. Il faut tout de même une sacrée dose d’aveuglement idéologique pour y voir un discours raciste colonialiste. Mais surtout, cette logique consistant à discipliner des réfractaires que les chercheurs attribuent à Daoud, ils l’appliquent eux-mêmes à tous leurs adversaires. Critiquer de manière virulente des thèses qu’on juge fausses est une chose, accuser leur auteur de propager le racisme et la haine de l’autre est tout autre chose ; c’est une stratégie de disqualification qui dénote une volonté de discipliner le champ intellectuel en délimitant de manière très étroite le territoire du dicible et de l’indicible.

Au final, cette polémique devrait nous inviter à nous interroger, au-delà des sempiternels affrontements à propos de l’immigration, sur la nature, le statut et les postulats idéologiques des sciences humaines. C’est un chantier épistémologique, philosophique et politique essentiel.

4 Réponses

  1. Alain Lasverne

    Analyse claire et très cohérente, bien mise en perspectives par les rappels de débat centraux – ça dure.. – entre l’ethnométhodologie et les “structuralistes” ou post…
    Si j’en juge l’article, la thèse est juste. Le problème est que je n’ai lu ni Daoud, ni la lettre de ses détracteurs. Il aurait été logique de mettre un lien sur ces textes puisque votre démonstration se nourrit d’eux.

    Répondre
    • penaguin

      Un lien sur les textes aurait en effet été le bienvenu. Malheureusement, les deux ont été publiés dans le journal “Le Monde” et les articles de ce journal sont strictement réservés aux abonnés.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.