Le tribunal administratif de CergyPontoise a suspendu, jeudi 21 avril 2016, en référé la décision du proviseur d’un lycée des HautsdeSeine d’autoriser les lycéens à fumer dans la cour en raison de l’état d’urgence et de la menace d’attentat. Après les attentats du 13 novembre 2015, les ministères de l’éducation nationale et de l’intérieur ont publié le 25 novembre une circulaire recommandant d’éviter les rassemblements devant les établissements scolaires. La circulaire préconisait dans ce cadre de mettre en place dans les lycées des zones spécifiques fumeurs « aménagées dans les espaces de plein air pour éviter que les élèves sortent pendant les interclasses ». Le ministère de la santé avait répliqué par un courrier aux proviseurs du 31 décembre 2015 indiquant que le « contexte d’état d’urgence » ne change en rien la réglementation anti-tabac. La controverse vient d’être tranchée par la justice suite à la plainte de deux associations clairement prohibitionnistes : Droits des non-fumeurs et le Comité national contre le tabagisme.

La police des mœurs à la française

Le président de Droits des non-fumeurs, Gérard Audureau, a justifié sa démarche par ce raisonnement proprement hallucinant : « Est-ce qu’il est plus dangereux de risquer d’être éventuellement mitraillé que d’avoir de façon certaine un fumeur sur deux qui mourra du tabac ? ». Outre le caractère délirant de la comparaison, cette déclaration montre de manière indiscutable que la plainte ne vise pas à protéger les non-fumeurs contre les nuisances du tabac mais à protéger les fumeurs contre eux-mêmes. L’objet de l’association étant, comme son nom l’indique, la préservation des droits des non-fumeurs, on peut s’interroger sur la légitimité de cette association à porter plainte dans ce cas d’espèce. Le problème n’est pas anecdotique puisque les associations (et en général les plus fanatiques d’entre elles) sont à l’origine d’un volume très important de plaintes dans divers domaines depuis qu’elles sont habilitées à saisir la justice. Or, la restriction légale qui prévoit qu’elles ne peuvent porter plainte que dans le cadre de leur objet social est en réalité nulle et non avenue du fait du caractère extrêmement vague de la définition de leur champ d’intervention.

Est-il légitime que l’État se préoccupe de la santé des citoyens ?

Les associations qui militent pour la prohibition du tabac marchent main dans la main avec les principales forces politiques et tout particulièrement le Parti Socialiste. Il est en effet désormais considéré comme acquis que le gouvernement a le droit et même le devoir de mettre en place des politiques pour amener la population à ne plus fumer. Ainsi la ministre de la santé Marisol Touraine a-t-elle appelé à une mobilisation générale contre le tabac. Elle a notamment souhaité que les villes créent des espaces où la cigarette serait interdite comme « des parcs, des cités universitaires, des plages, devant les écoles ». Elle ajoute cette remarque si représentative de la doxa actuelle : « Est-il normal que des mères, des pères ou des nounous fument dans un parc public où jouent les enfants ? Je ne le crois pas. ». Ce qui est extraordinaire, c’est que madame Touraine considère manifestement qu’il n’est en rien nécessaire qu’elle tente d’expliquer en quoi il y aurait là quoi que ce soit d’anormal. Et elle a sans doute raison, en un sens, de ne pas s’en préoccuper puisqu’il est peu probable que quiconque le lui demande. Il est en tout cas parfaitement évident que des parents qui fument sur des bancs, en plein air, à dix mètres de l’aire de jeux où des enfants s’amusent, ne nuisent en rien à la santé de ces derniers. Par conséquent, ce que madame Touraine, ministre de la santé, trouve anormal, c’est que des parents donnent un mauvais exemple inacceptable aux enfants en fumant devant eux pendant qu’ils font joujou. Il fut un temps où on aurait immédiatement rétorqué à Marisol Touraine : Mais de quoi vous mêlez-vous madame la ministre et en quoi cela vous regarde-t-il ? Mais cette époque est révolue et maintenant, on considère comme une évidence absolue que l’État est en droit de s’immiscer dans la vie privée des gens pour les protéger contre eux-mêmes et les forcer à se comporter de manière correcte, notamment en ce qui concerne leur santé.

Le Parti Socialiste est devenu platonicien

Il est amusant de constater que madame Touraine est en fait, sans en avoir conscience, une disciple zélée du philosophe Platon. Dans son ouvrage, La République, celui-ci imagine une société idéale, c’est-à-dire parfaitement harmonieuse, qui serait gérée de manière discrétionnaire par une assemblée de sages (évidemment non élus) seuls capables de prendre les décisions à même de permettre à tout le monde de mener une vie raisonnable et épanouissante. Ce despotisme « éclairé » s’appuie chez Platon sur un postulat consistant à affirmer que la plupart des individus sont incapables de trouver le bonheur de par leur seule initiative. Platon considère en effet que l’être humain est fondamentalement déficient intellectuellement et moralement. Autrement dit, la plupart des gens sont intellectuellement incapables de comprendre ce qui est vraiment dans leur intérêt (il faut donc que les autorités le leur imposent) et moralement incapables de se conformer volontairement à des normes de comportement rationnelles (il faut donc les contraindre à s’y plier). Le rôle de l’État est donc selon Platon, non pas de forcer les citoyens à être libres comme le voulaient les adeptes robespierristes de la Terreur, mais de les contraindre à être heureux. Cette vision totalitaire, au sens strict du terme, est devenue depuis quelques années un lieu commun largement partagé. Le Parti Socialiste et une partie de la droite prétendument libérale se sont convertis à ce contrôle social platonicien, les associations extrémistes faisant office de police des mœurs.

La pédagogie à coups de trique

Pourtant, si on se place dans la perspective libérale qui est officiellement celle du Parti Socialiste, le rôle de l’État, dans le domaine de la sécurité, est de protéger chaque individu contre les agressions d’autres individus. En aucun cas, l’État n’est en droit de protéger l’individu contre lui-même, sauf dans les cas très spécifiques où ce dernier est totalement irresponsable de ses actes. La volonté, de la part de l’État, de protéger l’individu contre lui-même et de l’empêcher de se faire du mal est, par essence, totalitaire. Un individu considéré comme suffisamment responsable pour être doté du droit de vote est par définition tout aussi responsable quand il s’agit de décider s’il va fumer ou pas. D’où la grande hypocrisie qui caractérise l’utilisation par les politiques du mot pédagogie puisque des mesures de nature prohibitionniste sont désignées comme des actions de pédagogie ou de prévention. Il n’y a rien de préventif ou de pédagogique dans le fait d’augmenter le prix du paquet de cigarettes jusqu’à un seuil prohibitif (accessoirement, seuls les gens qui gagnent  beaucoup d’argent pourront continuer à fumer, les pauvres devront se mettre à l’eau du robinet et aux fruits et légumes discount). Il n’y a rien de préventif ou de pédagogique non plus dans la décision d’imposer des images de poumons cancéreux couvrant les trois-quart des paquets de cigarettes. Cela s’appelle de la propagande et de l’intimidation.

Le seul argument objectif susceptible de justifier une politique gouvernementale de lutte contre le tabac est celui du coût économique résultant des soins médicaux apportés aux gens malades du fait de la tabagie. Mais alors, si on a recours à cet argument, il faut prohiber toutes les conduites à risque, à commencer par la consommation d’alcool. De plus, il faut rappeler que le remboursement des soins médicaux n’est pas un cadeau que nous fait l’État dans son infinie mansuétude. Nous cotisons toute notre vie d’adulte et le remboursement des soins de santé n’est pas un privilège.

Cette politique de lutte contre le tabac participe d’un processus d’infantilisation de plus en plus marqué. On ne cesse de célébrer les vertus du citoyen libre, autonome et responsable et, dans le même temps, on ne cesse de prendre des mesures fondées sur le postulat que l’individu n’est pas responsable et n’a pas à l’être. De ce point de vue, nous avons quelques propositions à soumettre au gouvernement français (et au parlement européen) afin de faciliter l’avènement d’une société harmonieuse et saine exclusivement composée d’individus libres, autonomes, obéissants et stérilisés : interdiction du football (spectacle barbare qui déchaîne les pires passions bestiales), apposition de photos de foie rongé par la cirrhose sur toutes les bouteilles de vin, criminalisation de tout rapport sexuel sans préservatif, interdiction totale de la publicité sous toutes ses formes (entreprise de manipulation des esprits faibles, donc de tous les esprits), interdiction pour tous les professeurs d’évoquer devant leurs élèves les Fleurs du mal de Baudelaire, ce soi-disant écrivain étant manifestement un pitoyable dégénéré sans caractère incapable de s’empêcher de fumer, de boire, de se droguer et de fréquenter des putains (pardon, des personnes prostituées).

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