Depuis quelques semaines, le mot Science est devenu omniprésent et les scientifiques monopolisent les télévisions, les radios et les journaux. Chacun attend avec impatience l’intervention quotidienne du professeur Salomon, les émissions de télévision ont toutes leur « expert » scientifique attitré, la moindre prise de parole gouvernementale ou présidentielle est estampillée « validée par la science ».

Mais l’épidémie de Coronavirus, en propulsant les scientifiques sous les feux de la rampe, révèle un certain nombre de malentendus et d’ambiguïtés concernant la science et la manière dont elle est perçue par les non-scientifiques (et par certains scientifiques).

Lorsque l’on traverse une période critique, comme c’est le cas actuellement, on a besoin de certitudes. Or, une vision naïve de la science, très répandue, tend à la confondre avec la vérité et même avec la vérité absolue. Serait scientifique ce qui est certain, hors de tout doute, même léger. En réalité, il n’en est rien. Une vérité scientifique est toujours relative, susceptible d’être remise en cause, et le monde de la science est, pour une grande part, le lieu du doute et de l’incertitude.

La communication du pouvoir en place peine à prendre en compte cet aspect fondamental de la connaissance scientifique. Le discours gouvernemental oscille entre une représentation de la science comme vérité incontestable (en espérant que les décisions politiques fondées sur les connaissances scientifiques apparaîtront à leur tour incontestables) et une reconnaissance du caractère incertain des connaissances scientifiques (pour justifier telle erreur ou tel atermoiement dans la prise de décision politique). Au risque de brouiller un peu plus l’image de la science dans l’opinion publique.

À chacun son savant

La crise actuelle le montre de façon très claire. Tous les gouvernements du monde appuient leurs décisions sur les conseils d’experts scientifiques et les conseils en question aboutissent à des stratégies très différentes les unes des autres. La Corée du sud teste massivement la population, la France pratique un demi-confinement, les Pays-Bas parient sur une propagation massive du virus (pour atteindre une « immunité de groupe »), la Chine a effectué un confinement dur. Toutes ces réactions, non seulement différentes mais contradictoires, sont soutenues par des conseils scientifiques.

Par ailleurs, la pandémie nous rappelle aussi que les scientifiques ne sont pas de purs esprits détachés de tous les vices et faiblesses humains. Les polémiques autour du professeur Raoult et de sa croisade pour l’utilisation de la Chloroquine dans le traitement du Covid-19 montrent que, au-delà de la controverse purement technique et théorique, la vanité, le désir de reconnaissance, l’entêtement touchent les scientifiques au même titre que le reste des individus.

Enfin, la science peut très facilement être instrumentalisée politiquement. D’une part, les scientifiques ne sont pas seulement scientifiques. Ils ont des croyances, des opinions et des fonctions sociales. Un médecin qui travaille pour le gouvernement adaptera son discours à sa fonction, par exemple en habillant une erreur gouvernementale par des arguments scientifiques (on l’a vu pour les masques qui sont présentés, selon les moments et les orateurs, comme indispensables, inutiles, nécessaire pour certains, essentiels pour tout le monde, etc.).

Peut-on débattre de la vérité scientifique?

D’autre part, la stratégie consistant à présenter toutes les décisions politiques comme inspirées par la science n’a pas seulement pour objectif de rassurer la population, elle a aussi pour effet de rendre indiscutables les actes du pouvoir. Si les décisions gouvernementales ou présidentielles ne sont que la mise en œuvre des prescriptions des scientifiques, alors remettre en question ces décisions, c’est remettre en cause la science (et s’exposer ainsi à la redoutable, et très commode, accusation de populisme).

On voit bien qu’après avoir maintenu le premier tour des élections municipales au nom de « la continuité de la vie démocratique », l’exécutif s’emploie à mettre sous cloche cette vie démocratique par des appels répétés à l’union nationale. Or, l’union nationale, on le sait par les exemples du passé, est une notion qui sert autant à mobiliser la population qu’à faire taire toute critique ou même tout questionnement.

De ce point de vue, l’invocation de la science est un paravent très pratique car on ne débat pas de la validité du théorème de Pythagore. Comme l’explique le professeur de droit public Alexandre Viala, dans un remarquable texte paru dans Le Monde du 31 mars, “en prenant des décisions sous la dictée des scientifiques, l’exécutif dissimule la dimension prescriptive de sa démarche derrière la bannière d’un savoir réputé neutre. Un choix normatif, par définition ni vrai ni faux, est ainsi habillé du manteau de la vérité.”

Mais la science a ceci de problématique qu’il est assez vain de vouloir l’expliquer car, en dernier ressort, les explications sont généralement incompréhensibles pour un non spécialiste. Si on n’est pas scientifique, on peut évidemment saisir la présentation vulgarisée d’un discours scientifique, mais on est incapable d’en vérifier la validité. C’est pourquoi tout se résume finalement à une question de confiance et, en fait, de croyance.

On ne comprend pas les scientifiques, on les croit

Chacun sait qu’un scientifique peut lui raconter n’importe quoi puisque la masse de la population est incapable de vérifier la pertinence de ce qu’il dit. On approuvera donc sans comprendre si on est certain que celui qui nous parle est un « vrai » scientifique. C’est pourquoi la population est très légitimement déconcertée et angoissée quand elle constate que les scientifiques tiennent des discours différents et même incompatibles sur une question donnée.

Ce sont alors des déterminants sans aucun lien avec la science qui vont entraîner l’approbation ou le rejet d’un discours. On peut par exemple constater en ce moment que les gens de droite (pas tous, bien sûr) semblent s’être pris de passion pour le professeur Raoult et pour la Chloroquine.

L’évolution de la pandémie actuelle mettra peut-être à rude épreuve la confiance publique dans la science. Si la situation dérape, si les pertes sont très fortes, on assistera sans doute à un jeu de défausse entre le politique et le scientifique pour savoir qui a trahi l’autre. Si nous parvenons à contrôler l’épidémie, une autre compétition aura lieu pour savoir à qui revient la couronne de lauriers de vainqueur du virus. En attendant, la crise actuelle devrait nous inciter à réfléchir au statut de la science, à sa nature et à ses usages sociaux.

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