Au cours de la décennie précédente, quelques codes esthétiques et culturels de cette partie de New York se sont imposés comme les symboles plus ou moins désirés d’une mondialisation des arts de vivre. Mais Brooklyn n’est pas une simple mode décennale comme une autre.

En 2019 l’Obs nous prévenait : Brooklyn commence à devenir ringard. C’est-à-dire exclu du champ du cool, selon les règles exclusives d’une coolitude de classe. Ce qu’il fallait comprendre, c’est qu’à partir du moment où une certaine esthétique postindustrielle à base de briques, métal et bois avait atteint le centre commercial, les aires d’autoroutes et le catalogue de la Redoute, alors c’était ringard. Pour un journaliste tendances, ce qui compte est ce qui émane du centre-ville, du cœur riche de la métropole, là où naissent les modes. La France périphérique, c’est l’endroit où elles meurent.

Seulement, la mode Brooklyn ne meurt pas. Le fameux décor à base de briques et de fenêtres d’atelier fait vendre de la malbouffe ou du maquillage à tous les consommateurs de France, sans parallèlement déserter les quartiers en vogue de Paris. Autour de la rue de Bretagne, axe commerçant du « Haut-Marais », les briques se raréfient mais pas les vrais-faux ateliers mi-parisiens à l’ancienne, mi-new-yorkais. Surtout, à Paris comme ailleurs, l’effet Brooklyn n’est pas qu’une esthétique se résumant à quelques matériaux démodables. C’est un esprit qui plane un peu partout sur la cité, sur cette réalité postmoderne qu’est la gentrification, mais aussi sur nombre de nos fantasmes et de nos projections.

Fausse nostalgie et bonne image de soi

L’idée de gentrification s’est élargie depuis l’invention du terme par la sociologue londonienne Ruth Glass en 1963 et même depuis les études suivantes qui soulignaient le haut capital culturel des gentrifieurs. Ce n’est plus seulement une tendance maudite au détournement et à l’embourgeoisement des quartiers populaires, c’est aussi la matérialisation d’un fantasme, une falsification du temps et de l’espace. Du temps, par l’utilisation décorative de lieux anciens, vrais ou faux, et confits dans une sorte d’autrefois idéal et aseptisé. De l’espace, par la recréation de commerces traditionnels hors de leur contexte : par exemple, pâtisseries parisiennes à Dublin ou coffee-shops new-yorkais à Ljubljana. En 2020, la stupeur a fait long feu, en France il devient rare d’entendre pester contre les hipsters, un mot de la décennie passée. Nous actons parfois avec plaisir les changements de nos cadres de vie, pas seulement à Paris-centre : la Défense perd ses couloirs pisseux au profit de marchands de nourritures saines, on trouvera des coffee-shops à Bayonne, des burger-trucks à Maubeuge, ou même un producteur de vodka haut-de-gamme dans une ferme de Beauce. Créatrice d’emplois souvent non-industriels, dispensatrice d’une modernité raisonnablement rétrograde, la gentrification devient bien plus qu’une lubie de bourgeois-bohème des centre-métropoles. La brooklynisation n’en est pas un sous-genre mais plutôt une origine, une orientation.

Brooklyn vend un art de vivre hérité de la contre-culture américaine qui a déjà prouvé son pouvoir de fascination planétaire. Ancien quartier d’ouvriers, d’artistes et de marginaux magnifié par Betty Smith et Paul Auster, Brooklyn dispense un esprit laid-back (sympa, détendu, un brin avachi) dans un décor postindustriel. C’est aussi une pépinière progressiste où fleurissent start-up et cafés bio dans un contexte pluriculturel, autant dire le grand catalogue du bien dans lequel chacun peut piocher de quoi s’offrir une image avantageuse. Il y a quelques années se portait un sweat-shirt imprimé Brooklyn parle français, c’était au temps du burger conquérant où le grand magasin du Bon Marché célébrait Brooklyn à l’envi, lorsqu’il était chic de boire une Brooklyn Lager sur un rooftop en fredonnant Brooklyn baby de Lana Del Rey, l’époque où la maire de Paris appelait au développement des foodtrucks. Passée la vague d’hystérie, en 2020 Brooklyn ne parle encore pas français mais la France et le monde occidental parlent toujours Brooklyn.

Du cool, du drame et des briques

La brooklynisation est volontiers prônée comme un idéal pour la région parisienne, en particulier pour ses zones en difficulté proches du périphérique. Si l’arrondissement new-yorkais, historiquement pauvre et criminogène, a pu s’épanouir au point de devenir le phare planétaire de la sophistication urbaine, pourquoi pas la Seine-Saint-Denis ? Bien que Pantin et Montreuil commencent à prolonger le Paris jeune et dynamique, le défi semble encore compliqué. Il est apparemment difficile de recréer un Brooklyn alors qu’il est si simple de vendre du Brooklyn, c’est-à-dire du fantasme. D’ailleurs, même le vrai Brooklyn ne correspond pas exactement à l’image que lui accole la bourgeoisie occidentale : outre quelques quartiers hors de prix, les réalités économiques et sociales demeurent assez éloignées des pages de magazines lifestyle. Mais là aussi un filon est exploitable, en particulier du côté ghetto. Même si cette culture puise ses racines dans le Bronx, plus au Nord, Brooklyn en est un pôle remarquable, notamment grâce à ses rappeurs et l’épidémie de morts violentes qui les affecte : deux ont été abattus par balles en mai. De fait, la culture gangsta qui mêle le cool au drame contribue à faire de cette partie de New York l’une des capitales d’un esprit rebelle fédérant tous les ghettos des pays aisés. Dont la Seine-Saint-Denis, brooklynisée avant même d’être gentrifiée. De fausses briques chez le vendeur de tacos ? Le rêve new-yorkais.

Si l’image de Brooklyn est si forte, c’est aussi parce qu’elle éveille les sens. Cela peut sembler un peu paradoxal pour un endroit qui vend au monde une nourriture vertueuse, alternative aux standards industriels, mais Brooklyn est aussi un formidable outil publicitaire pour la malbouffe. Pour le burger, notamment, cet infantile objet du désir de nourritures molles et sucrées. Le burger-frites est un assemblage simple et rentable pour le vendeur, mais surtout une substance moelleuse aux goûts d’enfance et d’Amérique, un plaisir coupable pour le client. Burger King sur l’autoroute ou burger raffiné sur une péniche parisienne, dans tous les cas le combo pain-viande constitue un petit voyage à Brooklyn, emblème du rêve américain.

L’Amérique, on veut l’avoir et on l’a

En dépit d’un certain désamour pour les orientations politiques et économiques du pays, il faut bien reconnaître que le rêve américain demeure vivace. Peut-être même le dépassons-nous au point de vivre dans une réalité américaine. La brooklynisation semble avoir accompagné une vague d’américanisation qui ne se résume pas à burger, Netflix and chill, puisqu’elle affecte le langage courant (anglicisation accélérée par le marketing, Internet et les séries télé), l’enseignement supérieur (loi ESR de 2013 autorisant l’anglais), les institutions européennes (libérales et anglophones), le travail (méthodes de management), la malbouffe (burger, carrot cake, muffin), la bienbouffe (vegan, sans gluten, sans lactose), les vêtements (le passager du RER est un New-Yorkais comme un autre), les symboles (Emmanuel Macron et l’équipe de France de football ont parfois chanté l’hymne national la main sur le cœur), les idées (on trouve de gros morceaux d’Amérique dans tout le spectre politique, de Marion Maréchal à Rokhaya Diallo), les mobilisations médiatiques (Black lives matter), etc.

Si la brooklynisation de la cité se présente comme une vitrine de l’américanisation des modes de vie, on imagine mal Brooklyn se démoder dans un futur proche. Quand bien même les journalistes tendances se mettent à préférer Los Angeles qui, vu d’ici, ressemble de toutes façons à un Brooklyn-les-Palmiers.

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