Le texte qui suit s’oppose à la guerre. A vrai dire, l’auteur de ces lignes a lui-même du mal à écrire une telle phrase sans pouffer. La guerre c’est mal, la pluie ça mouille, on est immédiatement tenté par le sarcasme face aux pétitions de principe pacifistes. Et si, justement, cette réaction spontanée de moquerie méritait d’être interrogée ?

On ne se contente en effet plus désormais de brocarder la naïveté des antimilitaristes, la société française semble depuis quelques années évoluer vers une représentation positive de la guerre. Bien sûr, personne ne déclare publiquement qu’il adore la guerre. Toutefois, une modification progressive mais très nette de l’opinion publique (ou de l’opinion généralement exprimée publiquement, c’est-à-dire dans les médias, ce qui n’est en fait pas la même chose) concernant la guerre a eu lieu. Cette modification s’exprime principalement de deux manières : une multiplication des hommages ampoulés et lyriques aux militaires et à l’armée française, une tendance à suggérer de façon de plus en plus désinvolte des interventions militaires lourdes.

Les militaires sont-ils des héros ?

On a pu le constater encore dernièrement quand 13 de nos militaires sont morts dans un accident d’hélicoptère au Mali ; dans la presse, à la télévision, dans les interventions de politiciens, on a abondamment lu et entendu le mot « Héros » pour les qualifier. De plus, toute réaction mesurée, toute intervention ne sacrifiant pas à l’hommage dégoulinant s’est vue immédiatement attaquée comme insultante, inconvenante, voire scandaleuse. Jean-Luc Mélenchon a ainsi reçu une volée de bois vert pour avoir réclamé le départ des troupes françaises du Mali, une demande que nous ne partageons pas mais qui ne méritait certainement pas des réactions outrées. Le journal Charlie Hebdo a provoqué des protestations indignées en publiant des caricatures au sujet de ces treize morts (eh oui, quand on ne se fout plus du Pape ou de Mahomet, c’est tout de suite beaucoup moins drôle).

Mais les militaires français morts au Mali sont-ils vraiment des héros ? Bien sûr que non. Ils n’ont absolument rien fait d’exceptionnel et ils sont morts dans un accident d’hélicoptère (il est vrai pendant une opération de combat). Ils ont rempli la mission qu’on leur avait confiée et méritent bien entendu tout notre respect mais l’emploi du mot « héros » est ici parfaitement inadapté et frise même le ridicule.

Les militaires veulent-ils des hommages ?

Or, il est nécessaire de se demander quelle est la fonction et quelles sont les conséquences de tels hommages dithyrambiques. C’est assez facile de répondre. Si les soldats français sont des héros, critiquer les actions qu’ils mènent (ou plutôt qu’on leur donne l’ordre de mener) revient à minimiser leur héroïsme, car un héros mort pour une mauvaise cause (ou une cause inutile) est-il toujours un héros ? C’est la raison pour laquelle ceux qui critiquent les interventions armées françaises se voient facilement accusés d’insulter nos soldats, ce qui est en fait tout à fait ridicule si on y réfléchit deux minutes de bonne foi.

D’ailleurs, les militaires eux-mêmes souhaitent-ils qu’on les qualifie de héros ? Les soldats ne parlent pas de la guerre, ils la font et ils savent donc parfaitement que la guerre a moins à voir avec l’héroïsme qu’avec le sang froid, l’organisation et la discipline (et aussi avec la peur, la souffrance et la mort qui n’ont rien, mais alors vraiment rien, d’héroïques). D’autre part, on ne s’avancera pas trop en pariant que les militaires français sont moins friands de discours sirupeux et de poésie de corps de garde que de matériel en bon état et de stratégies cohérentes.

La suppression de la conscription et la transformation subséquente de l’armée française en armée de métier ont sans doute beaucoup favorisé la célébration publique de la chose militaire. Il est en effet beaucoup plus facile de faire l’histrion en déclamant des odes à l’armée comme il est beaucoup plus aisé de soutenir des guerres quand on est sûr que ni nous ni nos enfants n’iront au front.

Les interventions armées

D’où le deuxième phénomène que nous évoquions précédemment : la tendance à suggérer de façon de plus en plus désinvolte des interventions militaires lourdes. Effectivement, on entend souvent des personnalités de tous bords (plutôt de droite mais pas seulement puisque Bernard-Henri Lévy, par exemple, passe son temps à réclamer des bombardements un peu partout) exiger avec un parfait aplomb que l’armée française soit envoyée ici ou là afin de châtier de vilains personnages ou de résoudre d’épineux problèmes. Ce qui signifie que non seulement il n’est plus du tout de bon ton d’être pacifiste, mais qu’il est de plus en plus considéré comme allant de soi que tuer des gens est une solution optimale pour régler une difficulté. Car, on est vraiment gêné de devoir le rappeler, la guerre consiste à tuer des gens. Il se trouve que nous n’étions plus du tout habitués en France à ce que nos militaires meurent, ce qui explique sans doute en partie la démesure des réactions hexagonales quand un tel décès survient.

Quand on fait la guerre, on tue des gens

Mais d’autre part, tout se passe comme si les thuriféraires de l’armée française et les zélotes enthousiastes de l’intervention militaire avaient complètement oublié que la guerre fait aussi des morts chez les autres, c’est-à-dire, par exemple, la population des zones bombardées. Réclamer une intervention armée, c’est très facile. Célébrer les héros de la nation quand quelques militaires français sont tués, ce n’est pas très difficile non plus. Admettre que les interventions armées, particulièrement les bombardements, font (absolument toujours) des dizaines, des centaines, des milliers de morts, y compris (et inévitablement) un nombre important de non-combattants, c’est beaucoup plus compliqué. Raison pour laquelle on en parle finalement très peu.

Les militaires risquent leur vie et ils sont envoyés au combat au nom de la France. Il est donc parfaitement normal que la nation leur rende hommage quand certains des leurs meurent au combat. Mais, l’histoire nous l’a appris, les discours publics tonitruants sur la noblesse de l’armée ne sont jamais neutres. Célébrer l’armée en tant que telle, cela aboutit toujours à stériliser le débat sur les interventions armées réelles. C’est aussi, rappelons-le tout de même, un moyen rhétorique très facile (et somme toute assez dégoûtant compte tenu des enjeux) de se faire bien voir quand on est politicien. La guerre et la paix sont des questions politiques. Il est absolument impératif de préserver la possibilité d’en débattre sereinement sans que les opposants à la guerre soient accusés hypocritement de manquer de respect à nos soldats ou de ne pas être des patriotes.

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