La campagne présidentielle 2022, engagée sur des thèmes inextricables qui ouvrent du temps d’antenne à quelques populistes baroques, ferait presque oublier l’un des nerfs de la vie politique française : le béton. 

La France, devenue largement banlieusarde, vit dans un béton qui pèse lourd : 39 millions de mètres cubes par an, 2,75 milliards d’euros de chiffre d’affaires, près de 19.000 emplois de proximité partout sur le territoire*. Le béton est à la fois un trésor national et un horizon indépassable de la vie économique, et à cette aune, la France n’a jamais cessé d’être pompido-giscardienne. Hors la médiatisation de quelques ZAD, il n’y a guère de débat public sur l’omniprésence du matériau et de fait, au pays de Bouygues, Vinci et des autres clients de Lafarge, Calciat et Vicat, le béton est un non-sujet pour une élection présidentielle. A moins qu’il ne soit habilement caché dans un thème étrangement exhumé du fond des âges : la décentralisation. 

Xavier Bertrand, candidat déclaré, désire ardemment cette décentralisation qui est un serpent de mer politique depuis De Gaulle. Son discours semble répondre à une logique très Gilets Jaunes : Paris décide de tout, la démocratie ne peut être que locale, chez ceux qui savent. Le candidat annonce « une réforme constitutionnelle qui donnera aux collectivités la possibilité d’adapter les lois et règlements nationaux aux réalités locales ». Il serait naïf, voire irréaliste, de croire que cette phrase cache des enjeux écologiques et patrimoniaux, ou se limite à des sujets identitaires. En fait, il s’agirait plutôt d’une dérèglementation donnant priorité absolue à l’activité économique locale. Tremblez monuments historiques, arbres, zones humides, espèces en danger et fouilles archéologiques ! 

Le grand retour du canal Seine-Nord et du site Europacity

En tant qu’élu local, justement, Xavier Bertrand a déjà prouvé son amour du béton. Notamment en campagne pour les régionales 2021, lorsqu’il a formulé mille promesses à la CAPEB (les petits patrons du bâtiment) et enrôlé un dirigeant d’entreprise du BTP sur sa liste. Mais aussi, bien avant cela, en posant la première « pierre » de la cimenterie Spurgin Leonhart à Nesle en 2017. Cette dernière action était liée à la construction du canal Seine-Nord et ses 107 km de culées, tabliers, écluses et ponts en béton. Depuis 2020, la Société de gestion du canal est présidée par… Xavier Bertrand. 

Autre candidate de droite, Valérie Pécresse n’est pas une naturaliste mélancolique. En effet, la présidente de la région Ile-de-France n’a jamais renoncé à l’aménagement du triangle agricole de Gonesse, malgré l’abandon du gigantesque projet Europacity par le gouvernement Philippe. Ça tombe bien, cet abandon vient d’être compensé par Jean Castex qui a annoncé en mai un nouveau projet d’urbanisation du triangle. « Le Premier ministre a donc clairement voulu donner satisfaction aux élus locaux », précise le site BatiActu. Une bruyante concession aux opposants écolos suivie d’un revirement discret en faveur des élus locaux : on suppose que cela tient lieu de programme pour Emmanuel Macron.

Insoumis du ciment

Alors que d’un extrême à l’autre, bien des candidats s’en tiennent à des généralités, Jean-Luc Mélenchon a lu, réfléchi et consulté sur différents sujets environnementaux, notamment le nucléaire, la mer et l’eau douce en tant que ressource. En 2020, il indiquait à Libération son opposition à la privatisation de l’eau. Il dénonçait alors, au détour d’une question, la bétonisation « à outrance » qui perturbe le stockage et l’écoulement des eaux. La position de Jean-Luc Mélenchon sur le béton semble un peu vague, le sujet un peu accessoire, mais au moins tranche-t-elle avec la droite et une partie de la gauche. Qu’en est-il « sur le terrain », là où les Insoumis dirigent ?

A Grabels près de Montpellier, l’un des rares maires Insoumis (sinon le seul) trône dans un hôtel de ville flambant neuf, en béton brut. René Revol, élu depuis 2008, a déjà fait face à divers problèmes liés à l’urbanisation rapide de sa petite ville de banlieue, et notamment à l’inondation spectaculaire d’un lotissement en bord de rivière, en 2014. Suite à cette catastrophe, le maire a annulé le permis de construire d’un lotissement proche du cours d’eau. Mais d’autres programmes immobiliers, sociaux ou privés, poussent encore sur sa commune, sans parler des zones d’activités et des commerces périurbains, autant de hangars de tôle plantés dans le ciment. Rien qui tranche avec l’étalement urbain vu ailleurs en France… ou presque : notons que René Revol s’oppose au passage d’une rocade sur sa commune. L’élu Insoumis, rétif au bétonnage ? Plus ou moins. 

Paris 13e arrondissement. Photo Pierre Bonnay

Paris laisse béton le patrimoine 

Il est une candidate à côté de laquelle Jean-Luc Mélenchon passera sans peine pour un paysagiste bucolique, c’est Anne Hidalgo. On ne présente plus la maire PS de Paris, fameuse réfractaire à la chlorophylle et à toute vieillerie patrimoniale. Le nouveau Paris d’Anne Hidalgo, ce sont des palettes, des pots de fleurs en plastique et des rats, mais c’est surtout du béton. Parfois même des fontaines de béton (recouvertes d’un parement minéral) : on appelle cela des « miroirs d’eau », comme sur la place d’Italie où se trouve désormais une petite dalle humide éclairée par quelques appliques de centre commercial. Ce triste dispositif remplace une fontaine de 1878, intégrée jusqu’en 2019 dans un parc parisien « traditionnel » avec pelouses et mobilier urbain vert-bouteille. Au moins place d’Italie, les arbres et le gazon restent-ils intacts. 

A Paris, on ne compte plus les arbres condamnés par la mairie et les promoteurs au nom de la densification. Ici, une discrète cour d’immeuble dans le Ve arrondissement, là un jardin du XIVe visible depuis la rue : tout doit disparaître et, de fait, tout disparaît très vite sous les bétonnières. Et pas seulement les arbres : au moment où ces lignes sont écrites, des bâtiments en pierre de taille sont sacrifiés à l’hôpital Lariboisière. De vieilles maisons de faubourg suivent régulièrement le même chemin, jusque sur Montmartre où elles laissent place à des programmes de logements sociaux bétonnés, frêles, parés de matériaux improbables en façade, construits sans désir de plaire ni de durer. La densification la plus spectaculaire reste celle des anciennes friches sur lesquelles poussent des programmes pharaoniques, avenue de France (XIIIe), aux Batignolles (XVIIe) et bientôt à Bercy-Charenton (XIIe).

Une grande salade verte

Rappelons sans perfidie aucune que la maire de Paris exerce son mandat en alliance avec les écologistes, ce qui brouille encore davantage leur image. Un coup d’oeil en Province permet de prendre la mesure du parti vert : le maire de Bordeaux Pierre Hurmic veut « sortir du tout béton » et privilégier le bois (les fameux chalets des montagnes bordelaises), tandis qu’à Lyon, Grégory Doucet stoppe les constructions de tours à la Part-Dieu, mais promet aussi 10.000 logements sociaux sans plus de précisions. A Strasbourg, la mairie de Jeanne Barseghian est constamment accusée de bétonisation accélérée. Comme le note Rue89 Strasbourg, l’opposition « s’en donne à cœur joie pour soutenir les collectifs de riverains opposés à des projets immobiliers ». On comprend que la primaire EELV ait soulevé d’autres questions, très éloignées et moins concrètes, c’est le cas de le dire. 

Concrètement, la France a besoin de construire équipements et logements, mais souffre aussi d’une artificialisation exagérée des sols et d’une dégradation esthétique de l’urbain, du périurbain et des zones rurales. Le béton présente une utilité indéniable, mais la bétonisation massive pose bien des questions alors qu’elle s’effectue dans un silence politicien désolant, sinon suspect. 

S’il suffit de parcourir Le Moniteur pour se convaincre des avantages du matériau, on recommandera en contrepoint le livre à charge d’Anselm Jappe, Le Béton, arme de construction massive du capitalisme (L’Echappée). Partant de l’effondrement du pont Morandi à Gênes, Jappe soulève quelques points sensibles comme l’obsolescence programmée, l’impact environnemental de l’extraction des sables et l’abandon des savoir-faire locaux. Sans oublier les conséquences sociales du nouvel environnement bétonné : « l’architecture moderniste de l’après-guerre a introduit une nouveauté remarquable : les pauvres déversent leur rage sur leurs propres habitations », observe Jappe. Virulent, l’ouvrage est suffisamment argumenté pour ouvrir un débat sur l’appétit des cimentiers, des constructeurs, des promoteurs et des élus.

*Selon la Fédération de l’Industrie du Béton

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