Ne pas boire d’alcool pendant un mois, c’est le « Défi de janvier » lancé par une trentaine d’associations. Que penser de ce type d’initiatives à mi-chemin entre le concours ludique et l’entreprise de normalisation sociale ?

On ne le dira jamais assez : quand l’Etat nous veut du bien, il convient de se méfier. Mais le pouvoir politique n’est pas le seul à s’arroger le droit de définir ce qui est bon pour nous. Des associations de toutes sortes prétendent nous guider vers les comportements adéquats.

C’est une campagne mobilisatrice, ludique, pour s’essayer individuellement et collectivement à une pause pendant un mois, après la période des fêtes“, a déclaré Nathalie Latour, déléguée générale de la Fédération addiction, qui figure parmi les organisateurs du « Défi de janvier » Qu’on se le dise, tout ceci est purement ludique. D’ailleurs, le professeur Naassila, directeur du groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances à l’Inserm, l’assure dans le journal Aujourd’hui en France du 2 janvier : « Il ne s’agit en aucun cas d’une injonction »

C’est une constante que l’on retrouve dans toutes les opérations de ce genre, qu’elles concernent l’alcool, la cigarette, le sucre ou la viande : on nous indique que l’initiative ne comporte ni interdit ni injonction mais que son objectif est de modifier en profondeur les représentations et les comportements des individus. Du reste, dès qu’on gratte un peu sous la surface enjouée et festive que se donnent toujours ces campagnes, la volonté normalisatrice apparaît très vite.

La répression festive

Toujours dans Aujourd’hui en France, Laurence Cottet, à l’initiative de l’opération « Janvier sobre », sermonne (mais bien sûr sans aucune injonction) : « Le fait est qu’il faut apprendre à respecter les recommandations de l’OMS, maximum deux verres par jour et pas tous les jours. »  Elle ajoute : « Il n’est pas question ici d’interdit mais plutôt d’éducation. Il faut retrouver la notion de plaisir qui n’existe pas lorsque l’on est dans l’excès. »

Il est donc impératif de se forcer à respecter des recommandations mais celles-ci ne doivent en aucun cas être considérées comme des injonctions et encore moins comme des interdits. Comprenne qui pourra. En réalité, les militants anti-alcool, anti-cigarette, et autres produits sataniques, confondent systématiquement l’interdit judiciaire, l’interdit moral et l’interdit social.

Quand Laurence Cottet précise que « Il n’est pas question ici d’interdit », elle veut dire qu’il ne s’agit pas d’interdire légalement la consommation d’alcool. Précision hautement mystérieuse puisque absolument personne ne milite pour l’instauration d’une prohibition légale. En revanche, l’objectif du « Défi de janvier » est bel et bien d’instaurer un interdit moral (intérieur, je vais m’interdire de boire de l’alcool) et un interdit social (extérieur, je vais être mal considéré par les autres si je bois).

L’interdit patelin

Il n’est pas du tout illégitime de tenter d’infléchir les représentations collectives (par exemple de l’alcool) mais on n’est pas obligé pour autant de gober béatement le discours totalement paradoxal (je veux interdire sans interdire) de ceux qui militent pour cet infléchissement.

Enfin, les opérations en question posent la question redoutable de la liberté et de la responsabilité. La propagande (car même si on l’estime justifiée, il s’agit tout de même de propagande) contre l’alcool – ou contre le tabac ou contre ceci et cela – repose en effet sur l’idée que la vraie liberté consisterait en l’absence totale de contrainte. C’est la raison pour laquelle on présentera alors l’alcool (ou le tabac) uniquement sous l’angle de l’addiction (en plus, bien sûr, des incontestables dommages à la santé que ces produits peuvent entraîner). Etant donné qu’une addiction est une dépendance, s’en libérer ne peut qu’augmenter notre liberté.

Le raisonnement semble imparable. Mais cette conception de la liberté est extrêmement naïve, voire infantile. L’absence de contrainte n’existe évidemment jamais. Tout individu est perpétuellement englué dans un enchevêtrement de contraintes. Dès lors, on peut penser que l’authentique définition de la liberté ne devrait pas être l’absence de contrainte mais la pleine responsabilité de ses actes. Je peux, par exemple, être parfaitement libre et alcoolique puisqu’il a été de ma responsabilité de le devenir.

Encore mieux que la liberté : la responsabilité

Toute campagne d’information sur les effets négatifs d’un produit, quel qu’il soit, est la bienvenue. Elle fournit un surcroît d’informations qui permet à l’individu de faire des choix éclairés. Mais le « Défi de janvier » n’est pas une campagne d’information. C’est une action qui prétend indiquer aux individus à quelles conditions ils seront libres (en l’occurrence, s’ils arrêtent l’alcool). Encore une fois, non seulement c’est une injonction mais elle est parfaitement contradictoire puisque l’individu est censé devenir libre en apprenant à respecter des recommandations extérieures (celles de l’OMS, par exemple).

Quant à la sentence de madame Cottet selon laquelle « Il faut retrouver la notion de plaisir qui n’existe pas lorsque l’on est dans l’excès. », on rappellera simplement (mais c’est de la plus haute importance) que si, évidemment, on ressent souvent un très grand plaisir à être dans l’excès. Cela a même un nom : la jouissance.

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