Le 18 novembre, tous les députés se lèvent pour écouter en silence le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, évoquer l’assaut des forces de l’ordre effectué à Saint-Denis le matin même contre l’appartement où se cachait Abdelhamid Abaaoud, suspecté d’être l’organisateur des attentats du 13 novembre. Claude Bartolone exprime aux forces de police « la reconnaissance unanime de la représentation nationale » et il « rend hommage à leur courage et à leur dévouement qui forcent jour après jour notre admiration ». S’ensuit une interminable standing ovation des députés. Pourquoi ? Il est parfaitement normal que la nation rende hommage à un de ses policiers ou militaires mort ou blessé en mission. Mais on voit mal en quoi un assaut réalisé par des forces spéciales mérite des applaudissements. Je n’applaudis pas mon boulanger quand il me tend une baguette.

Les policiers sont désormais présentés comme des parangons de bravoure stoïque, comme si massacrer 3 types au fusil d’assaut et à la grenade en les attaquant à 30 témoignait d’un héroïsme hors-norme. Les membres du RAID ou du GIGN ne sont pas des héros mais des professionnels consciencieux et leurs interventions ne sont pas de hauts faits d’armes mais des éliminations physiques nécessaires et justifiées de terroristes ennemis de la nation. Et ceci vaut pour nos militaires qui bombardent la Syrie. Il n’est pas particulièrement glorieux de balancer des missiles depuis un avion à des kilomètres de sa cible contre un ennemi dépourvu de défense antiaérienne.

J’aime ma police

Une sorte d’adoration générale un peu équivoque s’est emparée des journalistes et des politiciens envers les policiers. On vante leur intelligence, leur courage, leur humour (« Coucou c’est Charlie ! »). Il faut raison garder, le gars qui vous contrôle en voiture parce qu’il a un quota d’amendes à délivrer ne combat pas les forces du mal. On avait déjà constaté cet emballement amoureux après les attentats de janvier contre Charlie-Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Des #JesuisGIGN avaient fleuri sur Twitter ainsi que des #JesuisRAID (c’était manifestement involontaire mais celui-là est assez drôle). Les politiques de tous bords et les journalistes s’étaient déjà extasiés à qui mieux mieux sur l’incroyable courage de nos vaillants policiers. Vaillants et courageux, ils le sont sans aucun doute mais, encore une fois, de quoi est-on censé les remercier, au juste ?

Les héros se ramassent à la pelle

Le vendredi 27 novembre, un hommage national a été rendu aux 130 victimes des attentats du 13 dans la cour d’honneur des Invalides, c’est-à-dire à l’endroit où l’on célèbre les militaires français morts en opération. Lorsque des civils y sont honorés, il s’agit d’anciens résistants ou de titulaires de grades élevés dans la Légion d’honneur. De héros, en somme. Mais les victimes des attentats ne sont en rien des héros. Il n’y a rien, vraiment rien, d’héroïque à se faire tuer alors qu’on prend un verre avec des amis. C’est même assez indécent, assez répugnant, d’en faire des héros, de ces gens-là qui n’avaient rien demandé et surtout pas la guerre.

Et ceux qui ont proposé leur aide, qui ont accueilli des gens chez eux ? Des héros ordinaires, nous dit-on. Là non plus, pourtant, rien d’héroïque, juste un comportement humain. Nous n’avons pas besoin de héros. A chaque période de l’histoire où l’on a commencé à vanter l’héroïsme, à chercher des héros partout à se mettre sous la dent, on a fini par en produire à la pelle des « héros », des tas de braves gens qu’on a envoyé se faire tuer, souvent pour pas grand-chose.

Courage de mourir, lâcheté d’exister

Dans le même ordre d’idée, puisque n’importe quel gendarme qui effectue des contrôles routiers est devenu un guerrier glorieux, il faut absolument avilir par tous les moyens les vilains terroristes. C’est ainsi que l’on s’obstine à qualifier les djihadistes de lâches, comme si l’atrocité de leurs actes n’était pas largement suffisante pour les discréditer totalement. Or, s’il y a bien une caractéristique qu’on ne peut en aucun cas dénier aux terroristes en question, c’est le courage. Un courage perverti, délirant et mis au service de la pire des causes, certes, mais un courage tout de même. Et cela vaut aussi bien pour ceux qui partent faire la guerre en Syrie que pour ceux qui commettent des attaques en France en sachant pertinemment qu’ils vont y laisser leur peau. On peut même considérer que leur courage insensé est une partie du problème puisqu’il les rend d’autant plus imprévisibles et incontrôlables.

Tout ceci serait seulement anecdotique si cette mise au pinacle des forces de l’ordre n’était pas un élément de l’arsenal rhétorique mis en œuvre pour justifier les mesures sécuritaires que multiplie le gouvernement (avec l’approbation embarrassée de la droite qui estime toutefois qu’on ne va jamais assez loin). État d’urgence, déchéance de nationalité, extension des pouvoirs de police administrative, rappel obsessionnel que « la France est en guerre » ; tout ceci va de pair avec cette exaltation emphatique des forces de l’ordre, au nom de la défense de la République en danger. Affirmons l’amour de la patrie, combattons nos ennemis, tuons-les s’il le faut mais, de grâce, évitons les flonflons et la poésie de barbouze.

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