Lettre d’un chrétien de gauche à ses frères de droite (et aux abominables mécréants qui pourraient être intéressés).

Ainsi donc, que celui qui se flatte d’être debout prenne garde de tomber. (Première Épître aux Corinthiens)

Voilà que depuis quelques temps, le mirage d’une politique chrétienne (ou d’un investissement du christianisme dans la politique) ressurgit, sous la forme de l’invocation des racines chrétiennes de la France (qu’il s’agirait de défendre) et des valeurs chrétiennes (qu’il s’agirait d’incarner dans la loi ou la pratique politique).

En général, quand on s’obstine à célébrer des racines, c’est que l’arbre est bien malade, sans parler des fruits. A entendre certains politiciens, intellectuels ou journalistes de droite glorifier la France des clochers et des calvaires, on  a parfois le sentiment qu’ils confondent la Chrétienté et le musée Grévin. C’est pourquoi on aimerait que ceux qui cherchent à embaumer les racines s’avisent plutôt de semer des graines. Il est tout de même gênant d’entendre un Nicolas Sarkozy, incarnation du culte de Mammon, défendre les racines chrétiennes de la France sur le même ton qu’il emploie pour fustiger le niveau des impôts ou le coût du travail (il est vrai qu’il est tout aussi déprimant d’entendre François Hollande évoquer Jaurès).

Il est de même assez navrant que la célébration des racines chrétiennes de la France ne soit désormais évoquée que pour s’opposer à une supposée islamisation de la France. L’expansion de l’islam peut être un sujet mais, si expansion il y a, elle ne se fait pas au détriment du christianisme (sauf au MoyenOrient où il est objectivement persécuté) mais plutôt en remplacement de ce qui s’y est substitué, c’est-à-dire à peu près rien ou plutôt les monomaniaques « valeurs de la République » de Manuel Valls (traduites plus sobrement encore chez JeanChristophe Cambadélis par un énigmatique « les valeurs »), ce qui revient à peu près au même puisque proclamer des valeurs sans les définir rigoureusement, c’est un peu comme déclarer que la Justice c’est chouette. La présence de l’islam en France ne met pas en danger le christianisme puisque la France a extirpé le christianisme avec jubilation, comme on arrache une dent pourrie, racines comprises. Les mosquées ne fleurissent pas sur les ruines des églises mais à la périphérie des centres commerciaux.

A ses discours, n’ajoute rien, de crainte qu’il ne te reprenne et ne te tienne pour un menteur (Les Proverbes)

D’ailleurs, les ténors de la droite qui nous rebattent les oreilles avec les racines chrétiennes de la France n’en ont souvent qu’une vision purement folklorique (tout comme la gauche islamophile a souvent une vision purement folklorique de l’islam). Quand, en effet, quelqu’un s’avise de réellement intégrer la foi chrétienne (ou la conception qu’il en a) à des prises de position politiques, les cadres de la droite sont les premiers à en être affreusement embarrassés. En témoignent aussi bien la condamnation unanime (y compris judiciaire) de Christine Boutin quand elle a parlé de « l’abomination » de l’homosexualité (elle n’a fait que citer la Bible- Le Lévitique 18, 22-  qui, en matière de racines, se pose tout de même un peu là) que celle de Marion Maréchal Le Pen quand elle s’est exprimée sur l’avortement (c’est du reste aussi en vertu de sa foi chrétienne qu’elle se déclare opposée à la peine de mort), sans parler bien sûr des manifestations contre le mariage homosexuel que les membres du parti Les Républicains ont soutenu du bout de la chasuble tout en priant le ciel qu’ils estiment parfaitement vide pour qu’on ne voit tout de même pas trop de curés dans les cortèges parce que ce n’est pas très moderne.

Le pauvre et l’oppresseur se rencontrent : tous deux reçoivent de Yahvé la lumière (Les Proverbes)

Du reste, un chrétien peut-il faire de la politique ou un politicien être authentiquement chrétien ? Autrement dit, faut-il choisir entre le Christ et Machiavel ? Car encore une fois, s’il s’agit seulement, en défendant les racines chrétiennes de la France, d’indiquer que, bon sang de bonsoir, la cathédrale de Chartres c’est tout de même rudement bien foutu (le Centre Pompidou aussi, question de goût), ce n’est vraiment pas la peine d’ameuter l’Académie Française, le CNRS et la Ligue des droits de l’homme. Certes, Jésus n’était pas communiste (ni forcément favorable à l’Algérie française ou à la loi El Khomri) et il n’a pas exposé de programme politique. Mais enfin, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », voilà une injonction qui ne peut guère s’évanouir au seuil de l’isoloir ou aux portes de l’Assemblée nationale. Un chrétien militant politique de droite conséquent devrait argumenter toute la journée en faveur d’une fermeture des frontières et d’un arrêt de l’immigration, avant de rentrer chez lui le soir pour préparer à manger à la famille de réfugiés Syriens (musulmans, sinon c’est pas du jeu) qu’il se sera fait un devoir d’héberger chez lui pour une durée illimitée. Pour un chrétien de gauche, la perspective n’est guère plus réjouissante puisqu’il lui faudrait laver les pieds de Pierre Gattaz après l’avoir exproprié.

En général, ce qu’adorent les politiciens, journalistes et intellectuels de droite, ce n’est pas le Christ, ce sont les valeurs chrétiennes. Or, les valeurs chrétiennes cela n’existe pas puisque l’extraordinaire originalité du christianisme est d’avoir érigé l’amour comme concept métaphysique fondamental. Et l’amour, chacun peut le constater dans sa vie quotidienne et son expérience intime, peut être bien des choses mais certainement pas une valeur (et d’ailleurs ça ne s’achète pas, paraît-il). Il ne s’agit pas dans le christianisme de respecter une Loi (celle de l’Ancien Testament et du code pénal de Moïse ou celle du Coran et des écoles juridiques de l’islam). Le Christ n’est pas un prophète (la prophétie, somme toute, ce n’est que de la ventriloquie) mais le Verbe incarné, c’est-à-dire non pas un messager de la parole divine mais cette parole même. Un chrétien n’a donc pas à défendre on ne sait quelles valeurs prétendument chrétiennes, il ne peut se donner comme objectif que l’imitation du Christ. C’est pourquoi il ne peut s’agir pour un chrétien de se livrer à des pratiques superstitieuses qui lui garantiraient des rétributions proportionnées (jeûne au Carême contre indulgence plénière pour les péchés véniels plus un péché mortel au choix), ni de respecter comme un maniaque des règles du licite et de l’illicite imposées de l’extérieur et parfaitement arbitraires (si tu manges du cochon en Enfer mon garçon, si tu manges du poulet à toi les belles pépées).

Oui, un chrétien conséquent se doit de vivre à l’imitation du Christ, ce qui est évidemment le comble de l’inconséquence puisque, de sa double nature, nous ne pouvons nous prévaloir que de la moins reluisante, la tristement humaine. Et pourtant, s’il y a bien une folie de la Croix, il y a aussi une folie du croisé, c’est-à-dire du chrétien, lequel n’est pas censé se contenter de porter Dieu en sautoir (même s’il a eu une jolie médaille pour sa communion) mais doit faire de son âme et de sa vie le Tabernacle divin. Le problème, c’est qu’un chrétien qui tenterait d’imiter le Christ dans tous les aspects de sa vie au quotidien serait sans nul doute tenu pour un aliéné. N’est pas fou qui veut, n’est pas saint non plus, qui veut faire l’ange fait la bête et on supporte beaucoup mieux les saints en reliques que de leur vivant. Un gars qui nous met la honte en donnant son propre manteau à un pauvre, c’est tout de même plus déstabilisant qu’un Macron qui nous somme de rêver de devenir millionnaires (le Veau d’or a décidément la vie dure, si la pornographie consiste à exhiber crûment des fantasmes obscènes, Emmanuel Macron est le Rocco Siffredi de la politique).

Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive. (L’Évangile selon Saint Luc)

Bon mais alors, aimer son prochain comme soi-même (que se passe-t-il d’ailleurs dans le cas où l’on ne s’aime pas du tout ?). Rendre à César ce qui est à César (c’est-à-dire, ne l’oublions pas, en fait pas grand-chose). Vivre dans la crainte et le tremblement (pas besoin de Dieu pour ça, on a déjà la BCE, l’État islamique et le cancer des poumons). Comment faire, que faire et quel rapport avec la présidentielle de 2017 ?

Pour ce qui est des racines chrétiennes de la France, si elles sont vivaces, elles redonneront bien des bourgeons. Les religions naissent et meurent, si le destin du christianisme est de s’éteindre, il en sera ainsi. Les temples de Jupiter n’attirent plus que des touristes en short (Notre Dame de Paris aussi, malheureusement) et on peut compatir au chagrin du païen qui vécut, il y a des siècles, la mort de ses dieux. D’ailleurs, le christianisme a bien souffert d’être devenu, pendant un temps, mainstream, c’est une religion beaucoup trop exigeante pour supporter sans dommage de devenir officielle. Il faut peut-être lui souhaiter une petite cure d’opposition (bien entamée il est vrai) avant l’alternance ou le retour triomphal. En revanche, il est tout de même curieux que beaucoup de ceux qui hurlent à en déchirer les oreilles des anges dès qu’on évoque les racines chrétiennes de la France tiennent en même temps à tout prix à ce qu’il soit dit et répété que l’islam est un élément de l’identité française. Il faudrait tout de même savoir.

Quant aux individus, se déclarer publiquement chrétien, c’est comme déclarer à quelqu’un qu’on va lui casser la binette. Ce sont des choses qui se font, pas qui se disent. Est-on plus avancé, dans quelque domaine que ce soit, une fois qu’on est informé que Bruno Le Maire ou Hervé Mariton sont catholiques ? Ou après que Nicolas Sarkozy nous ait confié sa prédilection pour les curés (par rapport aux instituteurs, cet homme est décidément cocasse) comme il nous aurait livré sa passion pour la tarte aux pommes ?

N’oublions pas que ceux qui ont prétendu fonder leur action politique sur le christianisme étaient bien souvent des athées purs et durs ou, au mieux, des agnostiques indifférents. Le cas exemplaire est évidemment Maurras et l’Action française qui, non content de déshonorer la droite française pour longtemps, ont aussi rendu le catholicisme suspect aux démocrates (bon, avouons-le, il l’était déjà passablement). Maurras opposait le catholicisme au christianisme et ne se faisait le défenseur hystérique du premier que pour mieux enfoncer le second dans les oubliettes de l’Histoire. Dans une lettre à Barrès de février 1898, Maurras impute même intégralement la décadence de la France à « l’esprit chrétien qui a renversé l’Empire romain », « l’esprit chrétien, qui a fomenté Rousseau, excité la Révolution », « l’esprit chrétien, qui nous donne aujourd’hui une théologie de l’individu, théologie de l’anarchie pure ». Par conséquent, Maurras n’opposait pas simplement le catholicisme et le protestantisme, fondamentalement il opposait le catholicisme et le Christ. Dans La Nouvelle Revue française de janvier 1920, Jacques Rivière attaque la doctrine de l’Action française, et son slogan « Politique d’abord ! », en ces termes : « Rien de moins catholique, rien de plus païen, rien de plus sauvage qu’une telle doctrine. Car, que peut bien devenir Dieu dans cette affaire ? Quelle place lui réserve-t-on ? Dans quels combles est-il relégué ? Comme il serait impolitique de le supprimer, sans doute lui réserve-t-on le rôle d’une sorte de président honoraire (…) Un chrétien ne peut pas admettre cette comédie et ne peut la ressentir que comme une moquerie de sa foi. ».

Bien entendu, on peut défendre les racines chrétiennes de la France sans être politiquement maurrassien. Mais l’instrumentalisation du catholicisme par Maurras (d’ailleurs excommunié par le pape) doit résonner comme un avertissement permanent pour tous les chrétiens sincères qui s’aviseraient de mélanger le spirituel et le politique. Car la question est de savoir ce qu’on défend au juste quand on proclame la nécessité de reconnaître les racines chrétiennes de la France. De quoi parle-t-on ? De l’Église catholique gallicane ? Du pape et du Sacré Collège ? Des pages sublimes de SaintAugustin ? De la majestueuse philosophie thomiste ? Du néo-judaïsme testamentaire ? De l’admirable théologie érotique de Sainte Thérèse d’Avila ?

De toute façon, par définition, toute solution à un problème politique, quel qu’il soit, doit pouvoir en théorie satisfaire tout le monde, ou au moins sembler rationnelle à tous les citoyens, croyants et incroyants. C’est la raison pour laquelle toute politique chrétienne nous semble constituer un oxymore, le christianisme ne pouvant se vivre que dans une inter-subjectivité douloureuse (où est-il ce frère que je ne peux si souvent m’empêcher de mépriser ou, pire sans doute, de ne pas voir ?) tandis que la politique doit impérativement, si elle ne veut pas se transformer en terreur, se donner pour premier principe d’être médiocre (que Dieu nous garde des politiciens qui aspirent au sublime).

J’ai erré, ô mon Dieu, dans mon adolescence,

Bien trop loin du chemin de ta stabilité,

Et je devins pour moi région d’indigence.

Saint Augustin

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