Entre ceux qui stigmatisent la « dictature » féministe en déplorant manifestement les réelles améliorations historiques de la condition des femmes (Eric Zemmour) et ceux qui font du féminisme leur unique clé de lecture du monde en poussant parfois le systématisme jusqu’au ridicule (Eric Fassin), on ne sait plus à quel saint se vouer.

La situation est encore compliquée du fait que, désormais, l’un des très rares points de convergence entre toutes les gauches (du Parti Socialiste aux Insoumis en passant par les écologistes) est la défense des droits des femmes et des homosexuels (et un antiracisme de façade, le PS ayant largement abandonné ses traditionnelles thèses « généreuses » sur l’immigration, sauf en période électorale). L’aile droite du PS l’a bien compris puisqu’elle ne rate jamais une occasion de camoufler sa totale conversion au néolibéralisme par des envolées lyriques sur la protection des minorités, parmi lesquelles on s’obstine étrangement à compter les femmes.

Comment reconnaître une idéologie ? A son mépris proclamé de l’idéologie

Il est significatif que le féminisme ne soit plus présenté dans le débat public pour ce qu’il est, c’est-à-dire une philosophie, avec ses postulats, ses concepts fondateurs mais aussi ses courants et ses querelles. On parle aujourd’hui des « droits des femmes » comme s’il s’agissait d’une notion neutre ou d’une évidence absolue, ce qui, du reste, est assez méprisant envers le féminisme puisque cela revient à en nier toute la dimension intellectuelle. De l’affrontement originel au sein du MLF (Mouvement de libération des femmes) entre une conception essentialiste de « La Femme » (la féminitude) et une conception universaliste et égalitariste, à la création de courants antagonistes au sein du mouvement (la branche « Psychépo » d’Antoinette Fouque, les « Féministes Révolutionnaires » de Monique Wittig ou encore les « Gouines Rouges »), les féministes historiques ont pourtant été les premières à démontrer que le féminisme n’a rien d’une évidence.

On constate d’ailleurs chez les mouvements féministes actuels  une sérieuse tendance à la relecture hagiographique de leur propre mouvement puisque les grandes figures sont régulièrement célébrées sans qu’il soit fait mention qu’elles se sont copieusement insultées les unes les autres et parfois traînées en justice (par exemple, lors de la tentative d’Antoinette Fouque de faire du MLF une marque déposée en déposant le sigle à l’Institut national de la propriété industrielle en 1979).

De ce fait, et dans la continuité de ce « lissage » du féminisme et de son histoire, toutes les grandes questions de fond posées par ce mouvement intellectuel sont passées par pertes et profits (sauf, bien entendu, dans les revues spécialisées et les ouvrages savants).

La possibilité d’un escamotage de la question sociale (et, ne reculons pas devant les gros mots, de la lutte des classes) au profit de la lutte identitaire est balayée péremptoirement (quand elle n’est pas purement et simplement ignorée) par des phrases lénifiantes dans le style « nous nous préoccupons aussi des problèmes économiques et sociaux auxquels sont confrontées les femmes de condition modeste » ce qui, notons-le, ne répond pas du tout à la question mais, au contraire, justifie qu’elle soit posée (les femmes de condition modeste sont-elles d’abord des femmes ou des individus de condition modeste ?). Ce risque était pourtant au cœur de la méfiance que le Parti Communiste a longtemps entretenu vis-à-vis du féminisme (reconnaissons toutefois que l’univers moral et culturel des dirigeants communistes y était sans doute aussi pour quelque chose).

La convergence problématique entre le mouvement féministe et les mouvements homosexuels et lesbiens est elle aussi considérée comme ne posant pas question. Dans le meilleur des cas, on se contente d’affirmer que les revendications sont nécessairement convergentes, ce qui est faux, et on ajoute éventuellement un petit laïus sur l’intersectionnalité, concept assez fumeux qui postule l’interdépendance de toutes les formes de discrimination (sexuelle, raciale, sociale). Pourtant, là aussi, l’histoire nous apprend que les divergences et les excommunications ont été aussi nombreuses que les luttes communes entre le mouvement féministe et les organisations homosexuelles (tout comme entre ces dernières, d’ailleurs, notamment entre hommes homosexuels et lesbiennes).

Tu seras sociologue, ma fille

Il en va de même en ce qui concerne le concept même de discrimination mais aussi la notion de violence (faite aux femmes). Même si l’opposition radicale entre sociologie (supposée de gauche et communautariste) et anthropologie (discipline jugée plus universaliste en tant qu’elle déterminerait des invariants de l’humain) chère à Alain Finkielkraut est par trop caricaturale ; il n’en reste pas moins vrai que la sociologie française universitaire est devenue en quelques années la chasse gardée de courants idéologiques dont les représentants passent leur temps à exposer leurs idées politiques en les recouvrant de la caution inattaquable de la recherche scientifique (Emmanuel Todd et Hervé Le Bras sont les grands spécialistes de cette tactique). L’hégémonie de la sociologie post-bourdieusienne (fortement mâtinée de gender studies) a effectivement engendré toute une cohorte de « petits maîtres » qui utilisent de manière académique les notions de la « sociologie critique », tout comme les universitaires français dans le domaine de l’économie manient à la truelle les notions fondatrices du néolibéralisme. Il est pourtant patent que la notion de discrimination, par définition, doit être maniée avec beaucoup de prudence puisque la discrimination consiste à distinguer (deux choses, deux idées, deux situations différentes), opération essentielle à tout raisonnement (penser c’est distinguer), alors qu’on utilise maintenant systématiquement le terme pour désigner une inégalité de traitement injuste. Or, toute inégalité de traitement n’est pas nécessairement injuste (ou alors, adieu « l’élitisme républicain »). A partir du moment où toute différenciation est a priori soupçonnée d’être discriminatoire, non seulement il devient impossible de penser quoi que ce soit (l’idée même d’une réflexion sur les différences entre les hommes et les femmes devient impossible puisqu’il ne faut pas discriminer) mais cela entraîne potentiellement des conséquences politiques majeures. Si toute différenciation est une discrimination au sens négatif du terme, il ne serait pas aberrant, par exemple, de considérer l’impôt sur le revenu progressif comme discriminatoire vis-à-vis des plus riches (c’est d’ailleurs ce que disent les plus virulents des néolibéraux comme Milton Friedman ou Friedrich Hayek).

Violence symbolique, prison onirique

Pour ce qui est de la violence, tous ceux qui emploient de manière extensive cette notion (notamment par une interprétation peu rigoureuse de l’idée de violence symbolique) devraient se méfier des effets pervers d’une telle attitude. Le « Code sanglant » anglais prévoyait jusqu’au début du 19ème siècle plus de deux cents crimes et délits passibles de la peine de mort. Le meurtre était ainsi puni de la même manière que le vol ou l’escroquerie (Arthur Koestler en parle admirablement dans « Réflexions sur la peine capitale »). Une campagne de l’ECVT (« Elu/es contre les violences faites aux femmes ») présente des affiches, diffusées notamment dans les établissements scolaires, avec le slogan « Les violences faites aux femmes c’est lorsqu’il », la phrase étant complétée par une myriade de mots et d’expressions couvrant le reste de l’affiche. On y trouve, ce n’est qu’un échantillon, « bouscule », « étrangle », « vole la pièce d’identité », « fait du chantage », « gifle », « met une main aux fesses », « excise », « humilie », etc. Le bas de l’affiche proclame « Toute violence est inacceptable ». Il n’est pas nécessaire, loin s’en faut, d’être antiféministe pour comprendre que cette affiche synthétise toutes les contradictions du féminisme actuellement dominant. Il est tout à fait étonnant que les associations féministes ne se rendent pas compte que la phrase « Toute violence est inacceptable » est un slogan de droite et que si on le généralisait, le parti le plus à même de le reprendre à son compte serait incontestablement le Front National. Est-il sérieux, d’autre part, de mettre sur le même plan une main aux fesses et la pratique de l’excision (ablation du clitoris) ? Ou de considérer comme spécifiquement masculin l’usage du chantage ou de l’humiliation, ce qui est évidemment totalement faux ? De même que le « Code sanglant » anglais pouvait constituer une incitation au meurtre (si je risque la peine capitale aussi bien pour un vol que pour un assassinat, autant tuer ma victime pour la faire taire), de même le regroupement sous le terme de « Violence » de comportements essentiellement différents dans leur nature comme dans leur gravité (au nom du prétendu continuum des violences) ne peut qu’entraîner une grave confusion morale (et des effets inattendus car si le fait de faire une réflexion désobligeante à mon épouse constitue réellement un fait de violence, autant se faire plaisir en lui collant une bonne tarte).

Enfin, il apparaît que le féminisme actuel s’inscrit dans une nébuleuse idéologique assez confuse où l’on trouve notamment, de manière lancinante, les notions scientifiquement  hautement contestables de « personnalités toxiques » et de pervers narcissique (il existe désormais sur internet de nombreux tests qui permettent à une femme d’identifier en trois minutes son conjoint comme pervers narcissique en répondant à une série de questions vaseuses). Le féminisme se retrouve ainsi mêlé, souvent par l’intermédiaire de spécialistes en « victimologie » (discipline aussi scientifique que l’astrologie ou la phrénologie), à tout un courant aux contours mal définis mais en pleine expansion qui a beaucoup à voir avec le comportementalisme américain, l’arnaque du « développement personnel » et les tentations de « contrôle social humanitaire » (fliquer le corps social pour protéger les victimes, avérées ou potentielles, le modèle suédois).

« CRS=SS ! » ou « La police avec nous ! » ?

Tout comme dans le cas du concept de discrimination, les outrances de certains intellectuels conservateurs ou réactionnaires qui nient purement et simplement l’existence d’une domination culturellement constituée des femmes ne devraient pas dispenser d’une réflexion sérieuse sur l’usage proprement délirant qui est fait aujourd’hui de la notion de victime. Cela amène d’ailleurs certains mouvements féministes de gauche à des prises de position extrêmement paradoxales, comme par exemple les demandes incessantes d’aggravation des peines pour les auteurs de « violences » faites aux femmes  (viol, agression physique mais aussi harcèlement) qui entrent en contradiction flagrante avec l’héritage libertaire du féminisme français des années 70. On se retrouve ainsi dans une situation assez comique où les féministes de gauche réclament à grands cris des mesures sécuritaires (pour protéger les femmes et, généralement, les homosexuels) tout en développant des thèses très libérales sur les mœurs, tandis que les antiféministes de droite s’érigent en défenseurs des libertés individuelles contre le « totalitarisme féministe » tout en exigeant par ailleurs qu’on envoie tous les délinquants en prison manu militari et qu’on augmente considérablement les pouvoirs de la police.

Le féminisme est un mouvement philosophique, il est urgent que ses défenseurs et porte-paroles s’en souviennent. Les affrontements actuels entre féministes et antiféministes sont intellectuellement indigents et politiquement incohérents. De ce point de vue, la situation du féminisme, justement dans ses incohérences et ses contradictions, a beaucoup à voir avec le désarroi idéologique de la gauche. C’est pourquoi, plutôt que de faire du féminisme un nouveau dogme, la gauche devrait intégrer la réflexion sur les féminismes dans une vaste entreprise de régénération intellectuelle du socialisme.

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