Les canards reprennent les rues, les dauphins visitent les quais, l’heure est à la convalescence mais la désertion temporaire des humains ne changera peut-être pas grand-chose au destin touristique des villes splendides.

La maladie rôde, les villes se reposent et l’époque est dure pour ceux qui voient des opportunités et des relais de croissance dans le tourisme. Ceux-là nous vendent d’habitude des sourires, des expériences et des découvertes, et aiment nous raconter que la ville « se réinvente ». Il n’y a rien de plus faux : vider, commercialiser une ville et la confire dans ses clichés historiques est l’inverse de la renaissance ingénieuse suggérée par le terme de réinvention. C’est un enterrement de première classe, une fin de l’histoire pour un lieu donné, la transformation d’un agrégat d’époques et d’expériences humaines en mausolée plus ou moins prestigieux. On n’a pas plus réinventé Montmartre qu’on a réinventé Lénine en l’embaumant. 

Il y a des sorts plus dramatiques pour une ville que l’assignation au tourisme, mais celle-ci relève tout de même d’une dynamique mortifère. Dans ce domaine, Venise est un exemple emblématique. Les eaux polluées, les fonds de lagune inlassablement dragués par des paquebots grands comme des cités-dortoirs finiront par littéralement engloutir un site fragile dont la population d’origine a déjà presque entièrement reflué vers la terre ferme. Trouve-t-on encore des Vénitiens de classes sociales diverses qui vivent et travaillent sur place ? Il en reste encore un peu dans quelques endroits verdoyants et périphériques, mais leur habitat se réduit d’année en année, grignoté par la bouffe, les galeries d’art, les AirBnb… Venise, c’est la poule aux œufs d’or que l’industrie touristique aura dévorée jusqu’à l’os. Et ce Covid-19 est un répit pour les pierres, les eaux et pour les derniers Vénitiens dont la tranquillité est cependant troublée par le poids de la pandémie et l’angoisse de la ruine. D’un certain point de vue Venise va mieux, il y a des poissons dans les eaux claires et presque personne pour les voir. Mais comme dirait un personnage de Truffaut : c’est une joie et une souffrance.

Peut-être que Venise, si peu adaptée à la vie moderne, ne serait sans le tourisme qu’un gros village à moitié délaissé, une ruine romantique au large de Mestre et Marghera. Plus que d’autres, elle est une ville-dilemme sans destin idéal. Et dans le cas présent, elle est aussi une ville-regret, l’une des cités pour lesquelles des humains passionnés brûlent de se déconfiner, traverser les frontières et s’en aller profiter d’une promenade solitaire, sur les traces d’Aschenbach parcourant les ruelles délaissées. Mais il est impossible de faire cela, tout comme il est vain d’espérer s’alanguir au calme contre les briques tièdes d’une Bruges printanière, vain de rêver à un littéral « weekend à Rome tous les deux sans personne ». Pas question non plus d’aller à Prague évaluer la légèreté de l’être alors que le centre-ville échappe enfin à son destin moderne fait d’industrie du divertissement bas de gamme. 

Lorsque nous pourrons repartir dans les villes touristiques, ce sera avec tous les autres, comme tous les autres, en nous arrangeant avec les conditions imposées par l’industrie du tourisme. Bien sûr il y aura toujours des fidèles, des passionnés qui viendront et reviendront dans les villes auxquelles ils s’attachent, mais à l’instar des populations locales, il leur faudra toujours composer avec les vols low-cost et leurs cargaisons venues changer d’air et se distraire. Les amoureux de la ville devront encore esquiver les quartiers sacrifiés à la fabrique du cash, ces endroits maudits devenus « coins à touristes », qualification horrifique qui annule toute splendeur. Cette transformation des lieux en resorts peut sembler triste pour l’esthète et consternante pour l’habitant, mais on serait bien naïf d’oublier que le premier ne crache pas sur Easyjet tandis que le second vit parfois du tourisme de masse. Chacun évolue dans un système rodé, déchirant mais attractif, où chacun cherche les bonnes affaires. Difficile de jouer les fines bouches dans ce contexte où même un voyageur éveillé et contemplatif ne sera jamais qu’une version un peu cheap et polluante de Cendrars.

Château de Prague. (c) Pierre Bonnay.

Des bourgeois du XIXe siècle, guide Bradshaw ou Baedecker sous le bras, aux cars de Chinois en passant par les usagers du Routard ou du Lonely Planet, on remarque qu’une population accédant à un certain niveau de vie se met à consommer du voyage, pas toujours urbain, mais dont le pivot reste la ville pourvoyeuse de transports, logements et monuments. Dernièrement, le marché européen a pu se réinventer par une politique de prix bas : les vols continentaux low-cost et AirBnb ont, depuis 20 ans, favorisé un tourisme spécifiquement tourné vers la ville, à base de « petit week-end à » Lisbonne, Berlin, Amsterdam, etc. Ainsi s’accélère une mutation urbaine parfois double : par le tourisme de masse et la gentrification. 

Le sociologue Rodolphe Cristin, auteur d’un « Manuel de l’Antitourisme » (Ed. Ecosociété) estime que « Nous vivons sous le signe de la mise en production du monde. Celle-ci déploie un imaginaire qui modélise et rend monnayables espaces, rencontres, découvertes, expériences. » Face à cette réalité, certaines villes étouffent et quelques citadins entendent préserver leur cadre de vie : un mouvement anti-touristes est dynamique à Barcelone et Majorque, il s’étend. Indéniablement, nous avons industrialisé les plus belles de nos villes, nous les avons transformées en gisements, on y mine du touriste comme d’autres minent du diamant ou du bitcoin. Le Covid-19 rend provisoirement la ville à elle-même, à ses habitants qui n’en profitent que dans les limites permises par le confinement. Ils se déplacent prioritairement vers les commerces utiles au quotidien, ce qui ne change pas profondément la vocation des « coins à touristes » comme, à Paris, la Huchette ou les hauts de Montmartre. Ce dernier quartier ressemble si peu à une vraie ville qu’on y croise ces temps-ci nombre de rêveurs venus profiter d’une sorte de décor de cinéma privé de tournage, ce qui est littéralement le cas dans les rues Berthe et Androuet surprises par le confinement et coincées dans de fausses années 40. 

Certains envisagent le monde d’après le Covid-19 sous l’angle d’une utopie, ou du moins d’un changement profond. Seulement cet espoir risque de se heurter à nos aspirations au voyage qui sont d’autant plus puissantes qu’elles nous sont suggérées comme un rite social, une distinction accessible aux classes moyennes voire populaires, et comme une beauté hautement instagrammable. A moins d’un nouveau rebondissement, peut-être écologique, nous repartirons donc. Peut-être avec mauvaise conscience, peut-être moins longtemps, moins loin, moins cher, ce qui ne fera que favoriser le tourisme urbain et continental. Et au moment où nous aurons comparé les prix des avions, cliqué sur notre onglet AirBnb, nous aurons validé l’ancien monde. Dès lors, si nous vouons un culte aux belles villes, nous nous débrouillerons de nouveau pour esquiver les masses, profiter des lieux splendides en nous persuadant qu’il n’y a rien de plus émouvant que le Pont Charles à 6h du matin, rien de plus charmant que la place du Tertre sous une pluie de janvier.

Lagune de Venise. (c) Pierre Bonnay.

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