Le voile musulman est décidément devenu un élément récurrent du débat idéologique français depuis 1989 et les premières polémiques sur le port de signes religieux dans les établissements scolaires. Dernière grenade en date, la dénonciation par la philosophe Elisabeth Badinter des marques de prêt-à-porter qui lancent des lignes de vêtements « pudiques » c’est-à-dire conformes aux prescriptions islamiques. Les codes du pugilat sont désormais bien rodés : le camp des défenseurs de la laïcité (souvent curieusement appelés  « républicains ») fustige l’oppression de la femme que symboliserait le voile tandis que la gauche à la mode Mediapart crie à l’islamophobie.

Un combat à front renversé

Les rôles à contre-emploi sont eux aussi bien en place : la droite xénophobe s’improvise gardienne de la laïcité et du féminisme (rien de plus émouvant qu’une Marine Le Pen s’intronisant disciple de Simone de Beauvoir) tandis que la gauche marxiste chante les louanges de la foi religieuse (rien de plus poignant qu’un Edwy Plenel bouffeur de curés s’émerveillant des beautés de la Charia).

La clarté du débat n’est guère favorisée par la confusion générale touchant l’emploi des mots clés qui reviennent comme des mantras. La laïcité a-t-elle vraiment quelque chose à voir avec le port du voile ? Pas grand-chose en réalité si on considère les lois qui, en France, définissent cette notion depuis le compromis historique de 1905. La laïcité se définit en France par l’absence de religion officielle et la liberté de culte et de conscience (chacun peut choisir sa religion ou décider de ne pas en avoir). Si le camp catholique du début du 20ème siècle a eu tant de mal à l’accepter, c’est essentiellement parce qu’elle remettait en cause son statut hégémonique et son emprise politique et sociale. Mais la notion de laïcité n’est en elle-même absolument pas anti-religieuse. Il est d’ailleurs tout à fait curieux d’entendre les contempteurs du voile élargir la notion de laïcité dans des proportions telles qu’ils y incluent la défense des droits des femmes, combat qui n’a aucun rapport, même lointain, avec la laïcité.

Des notions fourre-tout

Chez le premier ministre Manuel Valls, la notion devient encore plus vague et indéfinie puisque celui-ci utilise indifféremment les mots « laïque » et « républicain » pour désigner la position idéologique qu’il prétend défendre. En dehors du fait que le port du voile n’est pas un signe d’allégeance monarchiste, on voit mal en quoi la manifestation visible d’une croyance religieuse pourrait être en elle-même contraire aux valeurs républicaines. Les contorsions des « républicains » expliquant que la devise de la république française inclut le mot « égalité » et suppose donc l’égalité entre hommes et femmes qui serait par définition remise en cause par le port du voile en disent plus sur leur embarras intellectuel que sur la pertinence de leur définition de la république. Le même Manuel Valls n’est d’ailleurs pas du tout gêné d’affirmer le lundi que le voile islamique est anti-républicain et anti-laïque et de déclarer le mardi que le port de la kippa pour les Juifs est essentiel au maintien de la république.

Même ambivalence, et elle est encore plus lourde de conséquences, à propos de la notion de liberté. Un des aspects les plus comiques (ou désolants) des affrontements actuels porte sur le fait de savoir si une femme peut réellement décider librement de porter le voile ou si un tel « choix » ne peut être que le signe d’une aliénation et d’un jugement altéré. Le problème est particulièrement embarrassant pour les « laïques » ou « républicains » de gauche chez qui, traditionnellement, la défense des choix individuels est un dogme intangible. Or, il est impossible, sauf à décider de faire preuve de la plus complète mauvaise foi, de considérer que toutes les femmes qui portent le voile en France sont déterminées à le faire par des menaces physiques. Les anti-voiles de gauche en sont ainsi réduits à élaborer des raisonnements bancals sur la pression sociale, l’endoctrinement ou l’éducation qui feraient de ces femmes musulmanes des individus aliénés. Le problème est que cet argument ne tient pas debout dans la mesure où il peut être appliqué à n’importe quel comportement qui nous déplaît. Un comportement, quel qu’il soit, peut toujours être interprété comme le résultat d’un conditionnement social, d’une faiblesse psychologique ou d’une éducation défectueuse.

Ordre social et liberté

En réalité, le seul argument sérieux à opposer au port du voile est tout simplement qu’on n’en veut pas en France. C’est la raison pour laquelle ce débat est  l’occasion de tant de discours spécieux tout en étant, en même temps, parfaitement légitime. Seulement, et c’est le piège dans lequel se trouve la gauche, la question du voile ne peut pas sérieusement être posée en d’autres termes qu’identitaires. Il s’agit bien en effet, et il ne s’agit que de cela (mais ce n’est pas rien), du type de société dans lequel nous voulons vivre. Il faudrait donc évacuer complètement les notions de laïcité et de république pour se poser plus sobrement la question de savoir si la société est habilitée à fixer des normes de comportements à ses membres en outrepassant leurs préférences individuelles. Mais une telle conception s’oppose frontalement à la doxa libérale (qu’on l’approuve ou pas) de la gauche et d’une bonne partie de la droite dite de gouvernement. Porter un voile ou un foulard pour des raisons religieuses n’implique aucune nuisance vis-à-vis d’autrui et par conséquent s’attaquer à cette pratique implique nécessairement qu’on admette que la liberté individuelle n’est pas le fondement ultime de la vie en société.

De ce point de vue, au-delà de son aspect proprement religieux, la question du voile pose avec acuité les contradictions à l’œuvre dans l’idéologie dominante qui structure la pensée politique depuis les années 1980. Les forces politiques, médiatiques, intellectuelles sont prises en tenaille entre la préservation de la liberté de l’individu (qui inclut de toute évidence la liberté de manifester ses convictions religieuses) et la défense de valeurs collectives (qui implique incontestablement que chacun ne peut pas faire ce que bon lui semble).

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.