La menace terroriste est désormais un élément de notre quotidien. Non seulement du fait des attentats récurrents mais aussi parce que le discours politique et médiatique lui accorde une large place. Nous nous sommes ainsi habitués à accueillir comme des évidences des mots et des idées qui mériteraient pourtant réflexion. “Guerre contre le terrorisme”, “Eliminations ciblées”, “Déradicalisation”, “Fichés S” ; de nouvelles notions colonisent le débat public et donc nos imaginaires.

Un des grands mérites du livre de François Thuillier (qui a lui-même travaillé dans le monde du renseignement et de la lutte antiterroriste pendant une trentaine d’années) est justement d’interroger les lieux communs qui se sont peu à peu imposés à nous au fil des attaques subies et des réponses sécuritaires apportées. Un questionnement dont l’urgence se justifie par un constat que l’auteur résume dans son introduction : “la politique antiterroriste, au sens le plus générique, nous a fait perdre pied”. C’est l’histoire et l’analyse de cette perte de contrôle que le livre nous présente, en bousculant au passage quelques certitudes bien établies.

Dans une première partie, François Thuillier rappelle sur quels fondements reposaient le système de renseignement et la lutte antiterroriste en France jusqu’au début des années 2000. Ce “modèle latin du renseignement”, selon les mots de l’auteur, avait notamment pour caractéristiques une multiplicité d’agences spécialisées et l’intégration de la lutte antiterroriste dans les procédures judiciaires du droit pénal. La pluralité des services de renseignement présentait l’avantage de garantir la “multiplicité des angles de lecture et la variété des savoirs à confronter aux différentes menaces”. Quant au primat du judiciaire, il permettait de se prémunir contre les abus de pouvoir de l’Etat et les atteintes aux libertés individuelles.

Mais tout a changé après les attentats de septembre 2001 perpétrés aux Etats-Unis et le déclenchement de la fameuse “guerre contre le terrorisme”. Les structures et les principes de la lutte antiterroriste vont alors subir une révolution dont la description est l’objet de la deuxième partie de l’ouvrage. La mise en place de lois d’exception et de procédures pénales spécifiques, la généralisation de la collecte massive d’informations, la promotion du concept de “radicalisation”, l’omniprésence d’un vocabulaire guerrier ; autant d’infléchissements qui ont fini par transformer la lutte antiterroriste en un domaine sanctuarisé pouvant justifier de nombreuses atteintes aux libertés publiques.

Un domaine sanctuarisé car, comme le souligne l’auteur, “depuis les attentats de 2015, une parole véhémente semble même s’être libérée et avoir envahi l’espace public au point de faire apparaître toute pensée contraire comme blasphématoire”. On peut en effet le constater tous les jours, le discours antiterroriste a ceci de pernicieux qu’il rend toute parole nuancée suspecte de laxisme. C’est ainsi que des paroles et des actes (extension des pouvoirs de police administrative, surveillance de lieux de culte, revendication d’assassinats pudiquement rebaptisés “éliminations ciblées”, réduction de la liberté d’expression…) qui devraient, au minimum, être l’objet d’un débat démocratique sont présentés comme des mesures de bon sens qu’il serait presque criminel de mettre en cause.

Or, François Thuillier explique que les mesures exceptionnelles mises en place dans le cadre de la lutte antiterroriste ne sont pas seulement dangereuses pour la cohésion nationale et la préservation des libertés ; elles ne garantissent pas non plus, selon lui, une plus grande efficacité. Un diagnostic qui semble confirmé par le fait que la France a déjà été confrontée à plusieurs reprises au terrorisme au cours de son histoire et a su l’affronter avec les moyens ordinaires de l’investigation policière et de la justice pénale.
Faire du terrorisme la menace ultime et le combattre en subvertissant nos lois et nos procédures démocratiques, c’est finalement donner raison aux terroristes. C’est pourquoi l’auteur nous adresse cette recommandation : “Il faut opposer au bruit des attentats le silence monacal de la connaissance”.

Entretien avec François Thuillier

Pourquoi la “guerre contre le terrorisme” est-elle selon vous un “conflit sans fin, sans but, sans loi et sans victoire possible”?

Chacun de ces termes mériterait de longs développements. Mais disons rapidement que les artisans de la guerre contre le terrorisme n’en souhaitent aucunement la fin. Ils ne la prévoient d’ailleurs pas et se sont installés dans son confort rhétorique, tant elle s’est imposée comme le nouveau cadre stratégique qui a succédé à la guerre froide. La concomitance de la chute du mur de Berlin et de l’affaire Salman Rushdie en 1989 aura sonné comme une divine surprise aux oreilles des think-tanks conservateurs des Etats-Unis et de son complexe militaro-industriel. Depuis, une nouvelle doxa s’est imposée en Occident, redéfinissant les alliances (sous couvert de la fameuse “coopération antiterroriste”) entre Etats, qu’ils soient alliés ou adversaires sur certains sujets, et, en leur sein, en relégitimant certains aspects de la surveillance des populations. Les rentes de tous ordres qui en découlent rendent son arrêt peu probable à court et moyen terme.

Vous semblez écarter tout lien entre l’acte terroriste et la foi religieuse. Peut-on refuser de prendre en compte ce que les terroristes eux-mêmes présentent comme le motif de leurs actes ?

Ce n’est pas moi qui avance cette hypothèse, mais les musulmans eux-mêmes puisque les plus érudits et les plus pieux d’entre-eux contestent visiblement le caractère religieux de cette violence. Et ce sont également les universitaires, sociologues notamment, qui soulignent que dans le parcours terroriste, l’intentionnalité violente précède généralement le passage par l’islam. Et que ce dernier n’intervient souvent qu’en fin de processus pour apposer sa signature et légitimer le passage à l’acte.

Que les terroristes souhaitent apparaître comme d’authentiques “djihadistes” est bien normal et on en comprend aisément les raisons. Mais une lecture sérieuse du sujet nous invite à dépasser ces déclarations pour plonger plus avant dans les déterminants de chaque meurtrier. La routine sociale du crime individuel répond toujours à des causes multifactorielles. Quant aux entreprises collectives, l’histoire nous a suffisamment appris combien des violences hâtivement qualifiées de religieuses possédaient en fait des origines plus prosaïques.

Vous considérez que notre connaissance du phénomène terroriste est très lacunaire. Pourtant, les études sur la question semblent foisonner depuis vingt ans. Comment expliquer ce paradoxe ?

Je vous invite à faire la distinction, au sein du foisonnement dont vous parlez, entre les commentaires des experts et les véritables études universitaires. Certes, ces dernières ont gagné en visibilité ces dernières années, mais elles continuent à souffrir de faiblesses structurelles :
Malgré une prise de conscience récente tant du côté de l’Agence nationale de la recherche que du CNRS (voir par exemple l’appel de son directeur après l’attentat du Bataclan), les crédits de la recherche publique ne permettent pas de financer les travaux d’envergure que mériterait un tel sujet. De plus, les ministères régaliens ont été dépouillés de leurs propres capacités de réflexion depuis 2009. Et les rares structures qui étaient censées servir de relais entre le monde académique et celui de la sécurité, comme l’INHESJ par exemple, sont actuellement elles-mêmes démantelées.

S’agissant d’un sujet éminemment régalien et politique, l’université française est profondément divisée sur sa prise en compte, entre disciplines différentes, opinions partisanes, et les égos de quelques mandarins. Cela nuit à sa force de frappe intellectuelle.
Enfin, je rappelle que ces études ne bénéficient de toute façon d’aucun débouché puisque tant les services (qui construisent leur doctrine de manière autonome et essentiellement empirique) que les politiques (qui veulent moins comprendre qu’utiliser à leur profit les effets de la menace), voire les médias (qui ne peuvent s’embarrasser d’autant de complexité) ne sont intéressés par leurs résultats.

Doit-on réellement appréhender le terrorisme et le combattre en partant du principe qu’il s’agit d’un crime “comme les autres” ?

Le terrorisme n’est en effet pas un crime comme les autres. Par ses capacités de nuisance envers l’ensemble de la population en termes d’atteintes aux personnes mais également de ferments de division, par son caractère inacceptable pour un pouvoir politique contesté dans ce monopole de la violence qui demeure aujourd’hui sa dernière raison d’être, par la fascination qu’il exerce sur une population invitée par lui à se masser devant ses écrans, le terrorisme moderne a gagné une place à part dans le paysage du crime.
Mais je dis seulement que tout ce qui concourt à en faire un événement systémique, à l’exceptionnaliser, conduit à le renforcer, et que nous devrions constamment lutter contre cette tentation de tout lui céder. Il dispose déjà de ses propres lois de répression, de ses propres magistrats, de milliers d’agents spécialisés qui n’observent que lui et d’experts qui chantent ses louanges. Il a table ouverte dans les journaux télévisés et les tribunes électorales. Je crois simplement que revenir à une lecture plus saine, plus discrète et plus mesurée accroîtrait considérablement notre efficacité.

“La révolution antiterroriste. Ce que le terrorisme a fait de nous”, de François Thuillier, Temps Présent, 19 euros

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