Depuis que Dieu est mort (sans même un faire-part, c’est impoli), la soif inextinguible de métaphysique qui anime le genre humain a dû s’étancher à des sources plus profanes. On peut définir sommairement la métaphysique comme l’art de parler de ce que personne ne peut voir. Dieu, par exemple. Ou la Patrie. Dieu et la Patrie ont de nombreux points communs. On ne peut ni les toucher, ni les regarder, ni les goûter (sauf si on croit à la transsubstantiation pendant l’eucharistie et donc à l’inclination des catholiques pour la théophagie). On doit les vénérer par principe car ils sont sacrés. L’un et l’autre exigent de nous les plus hauts sacrifices. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se définir objectivement.

Le patriotisme n’est pas une nostalgie, c’est une volonté (François Hollande)

De plus, Dieu et la Patrie sont très pratiques. Étant peu loquaces de nature, on peut leur faire dire à peu près tout ce qu’on veut. Ils ne protestent jamais. On ne fera pas ici le compte de tout ce que Dieu a prétendument exigé de nous, ce serait sans fin. Rappelons tout de même qu’il nous a successivement, et souvent en même temps (macroniste avant l’heure?), intimé d’aimer notre prochain et de le massacrer, de procréer et de mépriser la chair, de ne pas manger de cochon (curieuse lubie), de ne pas manger de bœuf (apparemment aucune divinité ne s’est souciée de la protection des volailles), de nous rendre en certains lieux certains jours à certaines heures, de joindre nos mains, de nous mettre à genoux, de nous lever, de nous asseoir, de chanter en latin, de ne pas chanter en latin, de nous mettre des trucs sur la tête, et ainsi de suite.

Ce qu’il nous faut faire, c’est rebâtir un patriotisme inclusif (Emmanuel Macron)

Quant à la Patrie, ses exigences sont tout aussi confuses. Le patriotisme est souvent invoqué pour sauvegarder les pouvoirs en place. En cas de guerre, critiquer le gouvernement c’est critiquer l’armée et critiquer l’armée c’est trahir la Patrie, ce qui est très mal (en réalité, cela se discute mais le fait même de discuter est une forme de trahison). Plus prosaïquement, certains partisans de l’actuel président de la république (notamment Marlène Schiappa) ont récemment sommé les Français (et particulièrement les responsables politiques de tous bords) de choisir entre leur pays et leur patrie. Autrement dit, si on ne soutient pas Emmanuel Macron, on est un traître à la nation (c’est un peu fort, au bas mot). Mais le patriotisme peut aussi justifier l’opposition aux pouvoirs en place. C’est ce qu’on voit actuellement en Irak, au Liban, en Algérie où les manifestants exigent le départ des autorités au nom de l’amour de la patrie (et en refusant, en tout cas en Irak et au Liban, la division de la population entre classes sociales ou confessions religieuses). Contester, s’opposer, c’est aussi l’usage le plus courant (et le plus misérable) du patriotisme dans le débat politique quotidien, chacun essayant de se camper comme plus patriote que l’adversaire. Laurent Wauquiez, par exemple, a ainsi l’habitude de justifier la moindre de ses opinions politiques (consistant souvent à recommander qu’on enferme des gens) par son supposé amour effréné de la France, le gouvernement en charge étant toujours suspect à ses yeux de tiédeur patriotique (et Dieu n’est pas le seul à vomir les tièdes, la Patrie aussi, elle exige un amour échevelé).

Je ne suis pas un nationaliste, je suis un patriote, ça n’a rien à voir! (Jean-Luc Mélenchon)

Marine Le Pen est patriote. Emmanuel Macron est patriote. François Fillon est patriote. Jean-Luc Mélenchon est patriote. François Bayrou aussi et François Hollande itou. Devant une telle unanimité, on en vient d’ailleurs à se demander à quoi riment ces protestations de patriotisme puisqu’il semble la chose la mieux partagée du monde. Par ailleurs, les adversaires de l’Union européenne se réclament du patriotisme (sous la forme du souverainisme) tandis que les partisans de l’Union européenne se réclament…du patriotisme aussi (la France sera plus forte unie à ses partenaires). Les protectionnistes sont patriotes (protégeons nos frontières) et les libre-échangistes sont patriotes (protégeons nos parts de marché). Les Gilets Jaunes sont patriotes et les policiers sont patriotes. A défaut de s’aimer les uns les autres, on peut toujours aimer la Patrie, c’est plus simple et cela n’engage à rien (le plus souvent).

L’un des problèmes posé par le patriotisme, c’est qu’il s’agit d’un sentiment très particulier. Le patriotisme, c’est l’amour de la Patrie. Et la Patrie étant une idée (même quand on la veut charnelle, c’est-à-dire quand on est de droite, elle reste charnellement abstraite), le patriotisme est donc l’amour (absolu) d’une idée (très floue). Certes, on peut disserter (ou plutôt, en général, faire de la très mauvaise poésie) sur la Patrie incarnée dans les clochers, les prés et les collines de la douce France mais cela ne change rien à l’affaire. La plupart des gens, quand ils regardent un pré, ne pensent pas à la Patrie, ils pensent plutôt à de l’herbe (éventuellement, par association, ils peuvent penser à une vache). Or, peut-on aimer une idée ?

Le patriotisme, c’est de l’amour, un sentiment profond que l’on a ou que l’on n’a pas (Marine Le Pen)

Et si quand on aime la Patrie, on aime en fait l’idée qu’on s’en fait, que devient cet amour quand la Patrie déçoit ? L’amour de la Patrie doit-il être inconditionnel ? Et si tel n’est pas le cas, un amour conditionnel n’est-il pas un bien piètre sentiment ? Certains nous disent que quand on aime la France, on doit aimer la colonisation (française) car la France a colonisé. Et de fait, on se plaît à penser qu’on continuera à aimer son enfant même s’il devient fasciste, raciste ou fan de M. Pokora. Mais un enfant n’est pas une idée (du moins pas seulement) tandis que la Patrie, si. Par conséquent, aimer la France colonisatrice, c’est aimer la colonisation, à moins de dégénérer dans le tribalisme pur en décrétant qu’une même chose est bonne quand son pays la pratique et foncièrement mauvaise quand c’est un autre pays qui en fait usage.

Par ailleurs, puisque le patriotisme est un sentiment, comment le promouvoir ? Le philosophe John Locke l’a justement souligné, on ne peut pas forcer quelqu’un à croire ce qu’il ne croit pas ou à ne plus croire ce qu’il croit. C’est la raison pour laquelle il ne sert strictement à rien de taper à bras raccourcis sur les infidèles, mécréants et autres hérétiques (même s’ils sont souvent très énervants). Il en va de même pour l’amour. On ne peut pas exiger de quelqu’un qu’il éprouve de l’amour. Tout au plus peut-il faire semblant (et encore, pas longtemps). C’est pourquoi les injonctions au patriotisme sont toujours vaguement comiques. On peut toujours taper du pied en demandant au bon peuple d’aimer son pays, le bon peuple ne s’en trouvera pas plus transi qu’avant.

Affirmons notre fierté d’être Français (Nicolas Sarkozy)

Le paradoxe du patriotisme, c’est qu’il est très clair tant qu’on n’en discute pas. Il devient au contraire totalement obscur et parfaitement incompréhensible dès qu’on en débat. En réalité, les Français aiment la France parce qu’ils sont Français. Et ils n’ont nul besoin de définir cet amour ou de caractériser avec exactitude l’identité française. Mais dès qu’un politicien ou un intellectuel décide de le promouvoir (le patriotisme) ou de la définir (la Patrie), on n’y comprend instantanément plus rien, patriotisme et Patrie deviennent nébuleux et on en vient à se poser soi-même la question : mais en fait, suis-je patriote ?

Le meilleur moyen de préserver le patriotisme ne serait-il pas finalement d’en parler le moins possible ? Chacun pourra ainsi, dans le secret de son cœur et de son esprit, chérir l’idée qu’il se fait de la Patrie. Et si nous donnons publiquement le même nom, France, à ces multiples idées si différentes et contradictoires entre elles, nous conserverons l’illusion d’être unis et solidaires. Car, curieusement, ce sont les mots qui unissent le mieux les hommes. Particulièrement les mots qui n’ont pas vraiment de sens (et peuvent donc tous les endosser). La Patrie ou Dieu, par exemple.

Note : toutes les citations de politiciens sont garanties exactes…et totalement creuses.

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