Il serait sans doute exagéré de réduire les Etats-Unis à une sorte de Salem éternelle, une grosse cité puritaine où les sourires bienveillants cachent des peurs violentes et contiennent des accès de colères incendiaires. Exagéré, mais pas en total désaccord avec deux siècles de convulsions et de chaleurs.

Pays des sourires figés, des discussions informelles entre inconnus et des vendeurs qui traitent les clients en vieux copains d’école, les Etats-Unis ressemblent à une terre d’élection de l’amitié, friande de grands élans de fraternisation à coups de larmes émues, de sifflements aigus et de wooo! enjoués. Seulement, ce pays si convivial, extraverti et confortable ressemble moins au paradis du lien social qu’à une tentative perpétuelle et désespérée de dompter rancœur, haine et violence. D’une certaine manière, le feu couve derrière l’amitié obligatoire.
Littéralement, le feu n’est jamais loin : contempler deux siècles d’Amérique, c’est contempler deux siècles d’incendies. Les derniers en date, ce week-end, offrent une flamboyante scénographie aux émeutes liées à l’assassinat de George Floyd à Minneapolis. Au moment où ces lignes sont écrites, nul ne sait comment évoluera cette impressionnante séquence. Déjà, les images montrent un poste de police, des restaurants, commerces, entrepôts et voitures en flammes.

Dans les événements actuels, la foule adapte sa colère au tissu périurbain composé de bâtiments amples et isolés au milieu de routes et parkings. L’espace qui entoure les bâtiments change de nature avec les émeutes : le voilà devenu esplanade. Les constructions deviennent des îlots aussi fragiles que les véhicules et les enseignes publicitaires qui parsèment la zone, et le fast-food du coin se brûle comme une simple voiture. Il ne faut cependant pas résumer les feux du week-end à des aubaines ou des dégâts collatéraux : certains bâtiments ont été spécialement visés, en particulier le commissariat d’où provenait l’équipe de police mise en cause. Son gigantesque bûcher constitue un mélange de débarras et de purification, dans un esprit apocalyptique. « Alors l’enfer et la mort furent jetés dans l’étang de feu  : c’est là la seconde mort. Et quiconque ne fut pas trouvé écrit dans le livre de vie, fut jeté dans l’étang de feu » (Apocalypse 20.9).

Flamboyant culte de la mort

La brûlante émeute semble aussi traditionnelle que l’étude dominicale des saintes écritures. Déjà en 1794, lors de la Révolte du Whiskey en Pennsylvanie, la foule commence par brûler la maison d’un percepteur pour protester contre une taxe. En juillet 1863, l’extrême violence des Draft Riots de New York (ou émeutes de conscription) marque durablement le pays. En pleine guerre de Sécession, de jeunes New-Yorkais manifestent contre l’enrôlement forcé. Beaucoup sont des Irlandais récemment naturalisés, leur opposition à la guerre se retourne contre le pouvoir civil et contre les Noirs. Un orphelinat d’enfants noirs est attaqué et incendié, la résidence du maire et plusieurs postes de police subissent le même sort. Une gravure d’époque montre même l’incendie d’un corps, celui d’une personne noire pendue à un arbre. Juste après la guerre civile, en 1866, le massacre de Memphis est un crime raciste, consécutif à l’abolition de l’esclavage. Bilan matériel du grand bûcher : plus de cent bâtiments partis en fumée, dont quatre églises et douze écoles. Des lieux tout à fait ciblés par les agresseurs pour, si l’on peut dire, débarrasser et purifier la ville, comme à New York trois ans plus tôt. 

Hormis quelques jacqueries du XVIIIème siècle, dresser la liste des grands bûchers américains revient à parcourir l’histoire ultraviolente du racisme dans un pays en perpétuelle tension. Un racisme symbolisé par la croix de feu portée par les fantômes du Ku-Klux-Klan (KKK), mouvement doublement suprémaciste, blanc et protestant. Là encore, le feu se présente comme rituel de mort et de purification. En 2015, Barack Obama opérait un rapprochement entre le KKK, l’Inquisition, les croisades et Daesh qui relèveraient tous d’un « culte de la mort » fait de perversion et de déformation de la foi. Et d’une certaine fascination pour le bûcher, pourrait-on ajouter. 

La torche change de mains

Hors KKK, l’émeute raciste et incendiaire du XIXème siècle apparaît dans un contexte ouvrier. En 1867 à Détroit, des ouvriers blancs attaquent ceux dont ils craignent la concurrence sur le marché du travail, les Noirs. Trente-cinq bâtiments en flammes. A San Francisco dix ans plus tard, ce sont les Chinois qui sont visés. Les blanchisseries sont détruites, un immeuble est incendié pour faire pression sur le gouvernement qui finit par céder : une loi anti-immigration chinoise est votée. 

A partir du XXème siècle, l’émeute incendiaire change de nature en même temps qu’émerge une classe moyenne blanche, première à bénéficier de la société de consommation et de la pleine jouissance des droits civils. Détroit 1943 et 1967, Washington D.C. 1968 et 1991, Los Angeles 1992, Baltimore 2015 : les émeutiers ne sont plus des travailleurs blancs attaquant une concurrence de couleur, mais des classes populaires noires ou latinos en colère contre la police et les institutions. Ce qui demeure, c’est l’incendie, pas seulement orienté vers une police dénoncée comme oppressive. A Détroit en 1967, 2500 magasins sont pillés et brûlés dans les quartiers pauvres où les pratiques commerciales sont contestées : les prix des denrées sont élevés dans le centre-ville noir dont les commerçants accordent des crédits aux clauses jugées abusives. Parfois, un conflit parallèle aux émeutes anti-policières oppose plusieurs groupes ethniques, comme en 1992 à Los Angeles où de nombreux commerces sont incendiés lors de tensions entre Noirs, Latinos et Coréens. Là encore, dans les quartiers pauvres, les pratiques de certains marchands alimentent les griefs. 

Il est probable qu’après l’apaisement des tensions actuelles, les Etats-Unis n’en aient pas fini avec les micro-apocalypses et les rituels purificateurs aux faux airs de nuits enflammées à Salem. Des nuits qui n’ont pas vraiment existé puisque les plus célèbres sorcières du pays n’ont jamais été brûlées, mais pendues en 1692. La ville de Salem, quant à elle, s’est abîmée en 1914 dans un grand incendie qui fut assurément accidentel. 

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