Les terroristes du 13 novembre ont laissé de vilaines cicatrices sur le visage déjà tuméfié de la France du 7 janvier et la foire d’empoigne a déjà commencé entre les rétiaires de la politique française : les uns glapissent la romance d’une France menacée que seul un sursaut national pourrait remettre dans le droit chemin culturel, tandis que les autres refusent d’admettre que c’est le mode de vie des français qui était symboliquement visé par Abdelhamid Abaaoud, l’architecte du massacre au Bataclan où « des centaines d’apostats étaient rassemblés dans une fête de débauche et de prostitution », selon le communiqué officiel de l’organisation terroriste. Les uns jouent à nous faire peur en brandissant la fantaisie de l’islamisation généralisée de la société pendant que les autres s’enlisent dans un déni de réalité, trop occupés à se battre la coulpe « solidaire » afin d’en expulser les pensées fétides de la droite nationale.

Pour être français, restons coupables

N’en déplaise à Michel Onfray, la politique étrangère de la France ne justifie pas que la « main de Dieu » s’abatte sur les 129 morts et les 352 blessés ce vendredi 13 novembre 2015 à Paris, comme il est odieux d’affirmer que “la France récolte nationalement [l’Islam politique] ce qu’elle a semé internationalement [la guerre]”. La France n’a pas poussé le monde arabo-musulman dans l’Islamisme radical, ni dans la guerre civile, ni dans son « printemps arabe » si c’est ce que le philosophe normand veut indiquer par sa périphrase de Gorgias. Le « penseur libre » auto-proclamé serait aussi bien inspiré de nous expliquer ce qu’il entend par « Islam politique », qu’il réduit à une figure omnipotente et homogène alors qu’il est multiple et traversé de contradictions, comme en témoigne la situation en Syrie actuellement.

Daech n’a d’ailleurs pas pris pour cible unique la coalition d’Etats occidentaux qui s’oppose à sa volonté d’établir un califat en Syrie et en Irak (soit les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et depuis 2014 la France) mais l’ensemble des pays qui combattent son aspiration à l’hégémonie culturelle et politique dans la région. Les musulmans paient du reste le plus lourd tribut dans cette guerre contre l’obscurantisme religieux : le 13 novembre dernier, 26 personnes sont mortes à Bagdad dans une attaque suicide lors d’une veillée mortuaire Chiite (les Chiites étant considérés comme apostats) ; 43 personnes ont été tuées à Beyrouth le 12 novembre dans une attaque dirigée contre le Hezbollah chiite en raison de son soutien au régime syrien ; le 31 octobre, 224 morts au Sinaï, en Egypte, dans le crash d’un avion de ligne russe (même si les autorités égyptiennes refusent toujours de confirmer l’implication de l’Etat Islamique dans cet attentat) ; 100 autres morts à Ankara lors d’un rassemblement des autonomistes Kurdes le 10 octobre ; d’autres attentats ont aussi frappé le Bangladesh, le Yémen, dans les deux mois qui viennent de s’écouler…

Il est tout aussi cocasse de constater que ceux qui s’émeuvent de l’intervention de la France en Syrie ou au Mali ont été les premiers à faire tomber le couperet du « deux poids deux mesures » lorsque ces peuples étaient touchés par le même islamisme meurtrier qui nous terrasse aujourd’hui. Il n’y a pas de politique étrangère sans les risques de représailles y afférent. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui, d’une part, reprochent à la France son ingérence dans les affaires internationales et qui, d’autre part, vilipendent sont attentisme à coup d’images macabres pour souligner le côté « sans cœur » des français. Ce sont aussi les mêmes qui, quelques mois auparavant, exhortaient le gouvernement français de faire cesser la barbarie en Syrie en prenant le parti des rebelles syriens, alors même qu’une partie d’entre eux sont des islamistes concurrents de l’E.I. (parmi lesquels des combattants d’Al-Qaïda).

On importe tout, même les guerres

C’est une guerre culturelle qui traverse le monde arabe actuellement et qui oppose des conceptions très différentes du religieux et du politique.

Toutes ces tendances se retrouvent aujourd’hui en Syrie : Bachar al-Assad représente l’obsession jusqu’au-boutiste de la nation une et indivisible ; les rebelles forment un patchwork d’islamistes de diverses obédiences et de démocrates libertaires ou nationalistes (les Kurdes) ; l’E.I. se veut l’armée de restauration d’un empire éteint (le Califat) et entend forger une nation de croyants (l’Oumma) à partir d’une diaspora musulmane dont les manières de vivre et de penser divergent. Ce qui se joue dans le monde arabo-musulman, c’est un combat à mort entre un désir de lissage égalitaire par le retour au communautarisme (religieux en l’occurrence) et l’attraction qu’exerce un système fondé sur la prééminence des libertés individuelles sous influence des démocraties occidentales.

Pour cette raison, et de par son caractère multiracial, multiculturel et multiconfessionnel, la France s’est trouvée en première ligne de ce conflit qui tient tout autant du politique (déconstruction et recomposition des identités nationales au Moyen-Orient) que du religieux. La France paie autant son implication dans la lutte contre le djihadisme international (au Sahel contre Boko Haram et AQMI – Al-Qaïda au Maghreb Islamique – dans le cadre de l’opération Serval rebaptisé Barkhane ; en Irak encore contre Al-Qaïda ; en Syrie enfin contre Daech) que la relation ambiguë qu’elle entretient depuis 40 ans avec l’immigration arabo-musulmane.

Nous avons créé de l’intérieur les conditions favorables à l’établissement d’un islam radical faute d’avoir su revendiquer un modèle de valeurs et un système d’intégration spécifiquement français. La gauche est coupable d’avoir abandonné ce terrain en prenant en otage les français à force d’invectives et de dénonciations calomnieuses. Cette « chasse aux sorcières » à coups de poing vengeur pour désigner « qui est raciste » et « qui ne l’est pas » a eu pour conséquence de mettre en berne les libertés individuelles au profit d’un vague égalitarisme dont on attend toujours les résultats. Pour les sympathisants de gauche, le mot « nation » est même devenu aussi insupportable que le fumier pour un nez délicat.

L’Etat Islamique entend donc profiter d’une socialisation problématique de la population musulmane française et européenne pour enclencher un contre-mouvement de soutien à son avantage au sein de la partie non laïque d’entre eux.

Immigration, exotisme à la française

A droite comme à gauche, on partage cette même vision essentialiste du migrant, et de l’immigré, bien que pointant dans des directions diamétralement opposées.

Pour les tenants de la générosité à tout prix, l’essence de l’immigré repose sur l’esprit d’abnégation qui fut longtemps l’apanage des classes populaires dans la rhétorique socialiste, le tout baignant dans un cortège de figures de style à base de solidarité guenilleuse et de thé à la menthe. Ceux qui craignent que la fracture terroriste n’engendre une gangrène islamophobe vont même jusqu’à poser que l’Islam est une religion de paix. Nul n’est besoin de faire le tour des sourates les plus problématiques dont recèle le Coran (la mort des impies et la conversion obligatoire pour les autres, la place minorée des femmes…) pour s’apercevoir que l’Islam n’est pas plus porté à l’amour que le Catholicisme n’est spontanément porté à la tolérance.

Ceux qui développent en revanche une propension phobique ont une fâcheuse tendance à voir des minarets à tous les coins de rue, du halal dans tous les plats, de la chicha dans tous les troquets. L’islamisme radical a pour eux pignon sur rue, sans doute depuis que les musulmans se sont transformés en Témoins de Jéhovah faisant du porte-à-porte pour la conversion des derniers chrétiens de France. Au moins, quand le Front National prend la décision de dire n’importe quoi, il ne fait pas semblant.

Puisque ici c’est nulle part, autant vivre ailleurs

Entre la France d’Epinal et celle du melting-pot il n’y a pas à trancher, car le multiculturalisme est d’ores et déjà une réalité dont les bistrots attestent chaque jour l’existence. C’est cette richesse qu’il ne faudrait pas transformer en malédiction.

La répulsion qui s’installe dès lors qu’il s’agit de parler de nation et d’identité, sentiment qui a ouvert un boulevard au Front National et à sa rhétorique de « la nation en péril », interdit toute intégration pour les populations immigrées. Une « identité malheureuse » ne peut se montrer généreuse car elle observe avec méfiance tous ceux qui ne sont pas à son image.

Ce sont bel et bien des « enfants de la république » (française ou belge) en déshérence qui ont frappé Paris cette année, la première et la seconde fois, à Charlie-Hebdo et au Bataclan ; de jeunes gens en rébellion dont certains ont entrepris le voyage en Syrie pour trouver un exutoire à leur désarroi culturel. S’ils choisissent la religion, dans son travers obscurantiste, pour exprimer leur désaffiliation à la nation française c’est parce qu’ils ne voient pas dans la politique (ou le politique) un moyen d’expression. La France a manqué le virage de l’intégration en imaginant que le communautarisme des pays anglo-saxons était plus performant. Le drame, c’est qu’il ne l’est pas. L’autre drame, c’est qu’elle a progressivement cessé de transmettre l’idée que la liberté (de penser, de s’exprimer) est le ciment de la république sur lequel elle ne saurait transiger. Elle s’est compromise en acceptant tout, même l’intransigeance, et par effroi d’être perçue elle-même comme intransigeante, elle s’est retrouvée en position de n’être plus capable d’offrir quoi que ce soit.

La nation est depuis trop longtemps la fille de Dolto, un parent laxiste qui doit  cesser de rougir et retrouver son rôle de référent au nom du vivre-ensemble.

Une réponse

  1. C'est le facteur ! | Bruit Blanc

    […] ne sait plus comment coexister, une nation tournée vers un destin commun. Car n’oublions pas que les terroristes du mois de janvier à Charlie Hebdo, comme ceux du mois de novembre à Paris, sont l… (cela marche aussi pour les électeurs du Front National). C’est sur ce terrain de friche […]

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