C’était un pays riche et puissant. Tout y fonctionnait de manière optimale. On relevait bien, ici et là, quelques archaïsmes comme les allocations chômage ou les arrêts maladie. Rome ne s’est pas faite en un jour et les effets d’une saine modernisation n’avaient pas encore irrigué l’ensemble de la société. On était toutefois résolument optimiste car les forces vives de la nation – politiques, économistes, journalistes responsables – s’attachaient depuis des années à reformater le logiciel obsolète de l’opinion publique. Les décennies de pédagogie commençaient à porter leurs fruits. On constatait avec satisfaction les progrès continus de la rationalité dans l’esprit des classes moyennes.

Sondages après sondages, le peuple – et on s’avisait finalement qu’il était bon à quelque chose pourvu qu’il soit guidé d’une main ferme – admettait de plus en plus volontiers la nécessité salvatrice de la rigueur budgétaire et l’efficience ontologique de la compétitivité. Certes, des îlots d’obscurantisme subsistaient, des représentations moyenâgeuses continuaient à être diffusées par des clercs faillis qu’on désignait du vilain mot de Populistes afin que personne ne prête l’oreille à leurs divagations. On faisait quand même mine de s’effrayer de leur influence délétère car il est toujours bon que la populace, incapable de suivre de bon gré les lumières de la Raison, soit tenue en bride par la crainte de périls fantomatiques.

On en était là quand un virus pétulant entreprit de massacrer des Chinois. Politiques, économistes et journalistes responsables – une Sainte Trinité qui, depuis fort longtemps, avait avantageusement remplacé la si peu commode triade catholique – se firent immédiatement un devoir de rassurer la plèbe qu’un rien agite (ces gens, il faut le savoir, sont comme des enfants, une brise, une feuille tombant d’un arbre, un rien les alarme). Tout était sous contrôle. « Le virus n’a pas de passeport », notait-on finement dans les cabinets ministériels, sur les plateaux de télévision et à la table familiale des gens sérieux. On n’allait d’ailleurs pas se mettre la rate au court-bouillon pour une grippette, qui plus est asiatique. On rit de bon cœur et les blagues sur les pangolins firent brièvement fureur.

Quand le virus, parfaitement indifférent à la raillerie, envahit l’Italie, on s’émut mais à peine. On avait tout prévu, contrairement à nos cousins transalpins dont, c’est bien connu, la joie de vivre n’a d’égale que l’inconséquence. Le gouvernement engagea ses représentants à interpréter publiquement des sketchs pour divertir les citoyens. Une fantaisiste audacieusement bombardée porte-parole du gouvernement se tailla ainsi un franc succès grâce à une série d’interventions comiques sur le thème du masque (il y en a, il n’y en pas, il faut en mettre, il ne faut pas en mettre, disait-elle en souriant béatement pour qu’il soit bien clair que tout cela n’était qu’une aimable facétie).

Ensuite, le virus, décidément incapable de comprendre qu’il n’avait pas de passeport, franchit une nouvelle frontière et des gens se mirent à mourir. Politiques, économistes et journalistes responsables décidèrent alors, en 24 heures, de dire exactement le contraire de ce qu’ils assuraient auparavant. Un tel tour de passe-passe ne les inquiétait pas outre mesure car ils avaient déjà eu recours à de nombreuses reprises à cette entourloupe et ils avaient constaté que cela ne dérangeait pas du tout Alain Duhamel. Il apparaissait donc désormais que le pays était en guerre et que les gens devaient rester chez eux tout en sortant afin que l’économie ne s’effondre pas. Ils devaient aussi impérativement taper dans leurs mains tous les soirs, ce qui leur donnerait un peu d’exercice.

Après à peine un mois de ce régime, un certain nombre d’experts s’avisèrent que la situation mettait gravement en danger le système économique et social où tout fonctionnait de manière optimale. Bien qu’ils restent chez eux tout en sortant pour aller travailler, les gens, il fallait se rendre à l’évidence, produisaient moins qu’avant. Certains avaient même l’audace de refuser de se rendre à leur travail sous le prétexte fallacieux qu’ils risquaient de tomber malades. D’autres, ayant bien compris qu’ils pouvaient se dispenser d’aller au bureau puisque leur travail ne servait à rien, jugeaient en revanche inacceptable qu’on leur refuse l’accès libre et inconditionnel à leur centre commercial préféré. Ils s’estimaient victimes d’une ignoble tyrannie, invoquaient les mânes de Jean Moulin et menaçaient de cesser de taper dans leurs mains le soir venu si leur droit constitutionnel à la consommation compulsive continuait à être bafoué.

La situation était d’autant plus problématique que les individus précieux, nantis de diplômes, d’argent et d’un goût immodéré pour le cinéma français, continuaient à travailler depuis leur domicile par le truchement d’un ordinateur. Mais les autres – caissiers, éboueurs, postiers, aides-soignants, livreurs, ouvriers, petits employés – devaient impérativement se déplacer, sans quoi ceux qui peinaient sur leur ordinateur risquaient d’affronter une pénurie de Potimarrons et s’exposeraient à la délicate mission consistant à se débarrasser de leurs déchets par leurs propres moyens.

C’est pourquoi, on décida une nouvelle volte-face. Des politiques, des économistes, des journalistes responsables, expliquèrent que l’économie ne pouvait pas s’arrêter durablement. Certains présentèrent de savants calculs démontrant que le coût des vies perdues en cas d’extension de l’épidémie serait bien inférieur au coût social d’une crise économique d’ampleur. L’exercice était difficile car il s’agissait de s’exprimer de manière incompréhensible pour que chacun sache qu’il avait affaire à une vérité scientifique incontestable. Mais en même temps, tout le monde devait saisir que cela signifiait qu’on allait devoir sortir de chez soi, attraper la maladie, mourir, afin que le pays puisse renouer au plus vite avec la croissance.

Après tout, ceux qui décédaient étaient souvent très vieux, et donc ne produisaient plus rien depuis belle lurette. Certes, d’autres étaient plus jeunes mais avaient-ils pris soin de leur santé ? N’avaient-ils pas, par leur négligence coupable, laissé se développer dans leur organisme des facteurs de comorbidité en refusant bêtement de faire du sport et de manger des Potimarrons ? Et puis, somme toute, une nation moderne et rationnelle ne pouvait-elle pas supporter la mort précoce de 3% de sa population ? Ce n’est pas beaucoup, 3%. Une vieille dame pleine de souvenirs, un sexagénaire rêvant de profiter de sa retraite, un trentenaire diabétique, c’est quelque chose. Mais 3% ?

On jura que plus rien ne serait comme avant. On donna l’ordre aux gens de sortir de chez eux. On les obligea à travailler davantage en baissant leurs salaires au moyen d’une quantité de petites astuces ingénieuses qui permettaient de diminuer leurs revenus tout en prétendant le contraire. La croissance rebondit, la production reprit son essor. Tout redevint comme avant. Les politiques, les économistes et les journalistes responsables expliquèrent que cela démontrait de manière indubitable que le pays était riche et puissant et que tout y fonctionnait de manière optimale.

Mais le sexagénaire ne profita pas de sa retraite. Et la vieille dame…oh mais après tout, est-il nécessaire de parler sans cesse des vieilles dames ? Allez hop, tapons dans nos mains.

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