Rien de pire qu’un roman à thèse. Mauvais roman asséché par la volonté de l’auteur d’exposer ses opinions, mauvais essai rendu inepte par le manque de rigueur intellectuelle, le roman à thèse est toujours doublement déficient. Que ce soit un chouchou de la droite ou un champion de la gauche qui s’y essaie, l’œuvre à thèse suscite ennui et déception, sauf chez les fanatiques pour qui la conformité idéologique prévaut toujours sur la valeur esthétique. « Soumission » est le moins bon roman de Michel Houellebecq, voire son seul roman vraiment raté. Quant aux romans d’Edouard Louis, ils pourraient être intéressants si seulement il s’agissait…de romans et pas de tracts à la gloire des luttes intersectionnelles. Même le grand Tolstoï, quand il décide d’écrire un roman pour exposer ses opinions sur le système carcéral, « Résurrection », ne parvient pas à surmonter la malédiction de l’œuvre à thèse. L’obsession idéologique a même engendré de véritables tragédies littéraires. « Le cheval rouge », de Eugenio Corti, aurait pu être un des plus grands romans du 20ème siècle si son auteur n’avait pas jugé bon de conclure son texte fleuve par 150 pages de prêchi-prêcha anti-marxiste parfaitement indigeste.

C’est pourquoi on pourrait craindre le pire de Upton Sinclair (1878-1968). Résolument engagé à gauche, férocement anti-capitaliste, Upton Sinclair a publié des romans dont le but avoué était de dénoncer l’organisation sociale et économique des pays capitalistes en général et des États-Unis en particulier. Le roman qui l’a rendu célèbre, « La Jungle » (1905), se déroule dans la ville de Chicago au temps où celle-ci était entièrement organisée autour de gigantesques abattoirs dont l’auteur décrit le fonctionnement cauchemardesque. Intéressant mais très didactique, « La Jungle » s’achève sur un pensum idéologique de plusieurs pages qui fleure bon le futur réalisme socialiste.

Mais en 1926, Upton Sinclair publie un véritable chef-d’œuvre : « Pétrole ! ». Le livre est centré sur le personnage de « Bunny », le fils d’un exploitant pétrolier indépendant à la réussite insolente, J. Arnold Ross. Le texte réunit tous les éléments d’un grand roman, sans rien sacrifier des convictions politiques de l’auteur (mais sans sacrifier le souci artistique à la défense de ces convictions). On suit d’abord les aventures de J. Arnold Ross qui parcourt les Etats-Unis à la recherche de nouveaux terrains pétrolifères en compagnie de son fils, dont il compte bien faire son héritier et successeur. Upton Sinclair rend parfaitement bien la frénésie, l’enthousiasme de cette Amérique qui s’imagine en route vers la prospérité et le progrès sans limite.

Au fur et à mesure que le récit se déploie (et que l’enfant devient homme), le texte se concentre de plus en plus sur l’évolution de Bunny, l’héritier, qui développe, au contact des ouvriers employés par son père, une conscience de plus en plus aiguë des injustices sociales. Le jeune « prince du pétrole » va se transformer au fil du temps en sympathisant socialiste, déchiré entre son appartenance sociale et ses aspirations idéalistes. C’est là que tout le talent de Upton Sinclair se déploie. Un bon romancier défend ses personnages, tous ses personnages. Et c’est ce que fait Sinclair en déjouant les pièges de la caricature et la tentation de faire des protagonistes du récit de simples archétypes. Chaque personnage agit en fonction d’une logique qui lui est propre et qui, de son point de vue, est rationnelle. Les ouvriers ne sont pas des anges, les entrepreneurs ne sont pas tous des rapaces dénués de toute humanité. Ce souci de camper des personnages complexes permet à « Pétrole ! » d’’être un grand roman et un grand texte politique. En effet, ce ne sont pas les individus qui doivent être jugés moralement, c’est le système politique, économique, social qui est perverti de fond en comble.

Non seulement « Pétrole ! » est un grand roman mais c’est un livre qui nous apporte une leçon fondamentale sur la littérature. Un roman peut défendre des idées si, et uniquement si, les idées en question découlent de la maîtrise esthétique de l’auteur. L’enseignement philosophique, politique, morale, vient toujours en plus, comme une conséquence, heureuse mais accessoire, de la qualité artistique. Une leçon à méditer à l’heure où, de plus en plus, certains prétendent juger de la qualité des œuvres d’art en fonction de la rectitude idéologique supposée de leur sujet, de leur style et même de la vie privée de leurs auteurs.

Pétrole! , de Upton Sinclair, Le Livre de Poche, 9,60 euros.

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