Les mots servent souvent à masquer la réalité plutôt qu’à la révéler. Cette fonction de dissimulation du langage s’opère parfois brutalement, comme lorsque Christian Jacob, président du parti Les Républicains, affirme que « les violences policières n’existent pas ». Émouvant déni enfantin consistant à s’imaginer qu’en fermant les yeux, on empêchera le croquemitaine de sortir du placard. Mais le travestissement de la réalité derrière un paravent de mots peut aussi prendre une forme plus subtile. Face à ceux (de droite) qui prétendent que ce qui est n’est pas, on trouve ceux (de gauche) qui dégainent plus vite que leur ombre leur batterie de concepts : racisme systémique, racisme d’Etat, racisme institutionnel, personnes racisées, privilège blanc.

Autant de notions qui, loin d’éclairer les problèmes, les obscurcissent car elles effacent la singularité des situations au profit de généralités rassurantes (les Noirs sont tous discriminés, les Blancs sont tous des privilégiés, la police est par définition violente). C’est ce qui nous amène à une situation cauchemardesque où le débat démocratique se résume à un face-à-face entre Eric Zemmour et Virginie Despentes, entre ceux qui considèrent qu’un policier est toujours coupable et ceux qui estiment qu’il est forcément innocent.

Comprendre ou juger, il faut choisir

Comprendre le monde, c’est avant tout le décrire. Scrupuleusement, méthodiquement, platement. Bien sûr, ce travail de description n’est pas très sexy, il ne suscite guère l’enthousiasme. Il est beaucoup plus facile de hurler « Tout le monde déteste la police ! » ou de beugler « La racaille en prison ! ». Du reste, tous ces «beuglants », tous ces « hurlants », tous ces distributeurs robotisés de formules puériles roboratives, leur responsabilité est écrasante. Répéter en boucle que tous les Blancs sont des privilégiés, que tous les Blancs sont coupables, que tous les Blancs devraient baisser la tête et se mettre à genoux, ne peut entraîner qu’une conséquence : la guerre raciale. Quel Blanc issu d’une famille modeste, bataillant pour s’en sortir dans la vie, pourrait supporter d’être traité de privilégié ? C’est pain bénit pour le Rassemblement national.

Mais répéter que les violences policières n’existent pas, qu’il n’y a pas de fumée sans feu et qu’un jeune contrôlé par la police est forcément suspect ou que le racisme est inexistant en France, ne peut que rendre fous de rage ceux qui sont victime de discriminations, de harcèlement policier ou d’un racisme ordinaire qui n’a pas besoin d’être « systémique » pour être bien présent.

La police : un alibi commode pour l’impuissance politique

La stratégie de droite de soutien inconditionnel à la police et la stratégie de gauche de mise en cause systématique des forces de l’ordre sont l’une et l’autre des ferments de guerre civile. Le policier est un citoyen français, un compatriote ; le jeune de « quartier sensible » l’est tout autant. Décrire le réel, c’est d’abord comprendre que les uns et les autres sont, de fait, placés dans une situation qui les pousse inexorablement à s’affronter. Il est objectivement indéniable que certains quartiers concentrent un taux de pauvreté important, une délinquance endémique et une proportion élevée d’habitants Noirs et/ou Arabes. C’est un fait.

La vérité est qu’aucune stratégie policière n’y changera rien. Si on se focalise sur l’action de la police, on continuera inéluctablement à envoyer des policiers faire un travail parfaitement inutile (contrôler dix fois par jour les mêmes jeunes qui reviennent au même endroit dès que les policiers sont partis), on verra les policiers développer des préjugés (y compris raciaux) à force d’être sans cesse au contact belliqueux des mêmes populations, on constatera la haine de la police perdurer chez des gens qui trouvent dans cette hostilité une forme d’identité. Choisir les uns contre les autres n’amènera jamais la moindre solution, c’est au contraire une partie du problème.

La police n’est pas un club de foot, elle n’a pas besoin de supporters

Il ne peut y avoir de solution que politique. C’est très difficile, c’est aléatoire, cela demande des moyens et de l’imagination, mais seule une action politique déterminée pourrait améliorer la situation dans les quartiers « difficiles ». S’y refuser en préférant incriminer la police ou la « soutenir » (mais la soutenir pour faire quoi ?) est le meilleur moyen d’empêcher toute évolution positive. C’est un très mauvais service à rendre aux policiers comme aux jeunes (et moins jeunes), « racisés » ou pas.

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