Zagreb vient de se choisir une destinée progressiste et décontractée, comme avant elle Bordeaux, Lyon, Paris, Amsterdam, Londres ou Budapest. Ces villes suivent un mouvement né sur la Côte Ouest américaine où naquirent les très fameux bobos qui, selon bien des sociologues, « n’existent pas ». Leur modèle semble pourtant très attractif.

Trente ans après la guerre civile qui a déchiré la Yougoslavie, la Croatie entre dans la postmodernité urbaine à l’occasion de municipales qui en rappellent bien d’autres en Occident. Zagreb, capitale croate, sera gouvernée par un premier maire « de gauche verte », Tomislav Tomasevic. Contextes politiques différents, effets identiques : en rêvant d’air frais et de qualité de vie, Zagreb suit Paris, Londres ou Amsterdam. Et toutes ces villes suivent un mouvement initié aux Etats-Unis, pas seulement dans l’antre de la gentrification qu’est Brooklyn, mais aussi sur la côte Pacifique dont l’esprit créatif et libéral (en tous points) a changé le monde et redéfini la bourgeoisie. 

Sur la côte Ouest, c’est dans la ville des Chroniques de San Francisco, que se sont épanouis AirBnb et Uber. C’est à Seattle, capitale du grunge, qu’est apparu un petit café alternatif nommé Starbucks, devenu ce que l’on sait. Quant à Portland, Oregon, elle n’est pas qu’une cité pluvieuse où s’écoutent du folk un peu hippie et de rauques musiques bluegrass et punk, la ville abrite aussi une antenne de la Silicon Valley et le siège mondial de Nike. Ainsi Portland, avec ses multinationales décontractées à l’image progressiste, est au départ un lieu emblématique de la « contre-culture » bohème d’ascendance hobo. Ce dernier mot désigne à l’origine un ouvrier vagabond, assez détendu et vaguement cracra, à l’occasion un passager clandestin des trains de marchandise ; le terme bobo, contraction de bourgeois-bohème, peut s’entendre comme un jeu de mots avec hobo.

La sociologie universitaire, entre rigueur et mauvaise foi

Porté par un ouvrage de David Brooks, Bobos in Paradise (Les Bobos, Florent Massot, 2000), le mot bobo est accepté dans la population française bien qu’il ne soit pas toujours très précisément cerné et que de nombreux fantasmes anti-élite s’y projettent. C’est pour cette dernière raison que les universitaires tendent à révoquer le terme. Par exemple, un collectif emmené par Jean-Yves Authier, professeur de sociologie à Lyon II, spécialiste de la gentrification, des quartiers gays et des ségrégations urbaines, annonce la couleur dès le titre de son ouvrage : Les Bobos n’existent pas (P.U.L. 2014). D’autorité, les voilà effacés. Ce qui rend difficile tout regard critique sur eux.

Un an avant Brooks, les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello avaient publié Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999). Cet esprit, ils le voyaient incarné par « le bohème léger, libre et nomade », qui remplace le « bourgeois possédant, lourd et enraciné ». Le néo-citadin était ainsi introduit entre bourgeoisie et bohème. Depuis, Boltanski a précisé ses positions dans Vers l’Extrême. Extension des domaines de la droite (Ed. Dehors, 2014), cosigné avec Arnaud Esquerre. Le terme bobo y est disqualifié. En substance, selon les auteurs, ce mot s’avère trop composite, quasiment complotiste (de droite), utilisé comme une insulte. Son usage le rendrait donc sans objet. 

Il est évident que la pluralité des comportements des individus, la diversité de leurs trajectoires, ainsi que la variété des villes elles-mêmes incitent à la prudence face au concept informel de bourgeoisie-bohème. Brooks avait d’ailleurs prévenu que son idée n’avait rien de scientifique. C’est un air du temps. C’est précisément ce qu’on peut attendre d’un petit essai littéraire observateur et documenté : brasser des idées, saisir l’air du temps. C’est un travail d’écrivain, d’artiste ou de journaliste. Bien sûr, le terme de gentrification est plus convaincant que boboïsation, mais encore faut-il savoir qui gentrifie et comment.

Pseudo-classe sociale, mais réalités formelles

Scientifique ou non, n’en déplaise aux sociologues contemporains comme Jean-Yves Authier, Anne Clerval, Eric Agrikoliansky et Scott Gunther, la boboïsation n’est pas qu’une idée vague qui plane au-dessus de leurs recherches, forcément profondes. Elle est aussi un phénomène qui flirte avec le fait social : qu’elle soit désirée ou inconsciente, l’adhésion aux codes « contre-culturels » d’une néo-bourgeoisie décontractée est une réalité impérieuse pour nombre de centre-citadins, ces gentrifieurs que le géographe Christophe Guilluy qualifie de « gagnants de la mondialisation » bien qu’ils ne soient pas tous financièrement aisés. Que des étudiants, créatifs au chômage, intermittents et autres travailleurs précaires adoptent (voire inspirent) tout ou partie de l’habitus des néo-bourgeois (écologisme, brunch dominical, vacances à Berlin, amalgame du libéralisme américain à la gauche radicale…) ne fait que renforcer la partie bohème du processus de gentrification. 

Le centre-ville n’est pas encore transformé en ghetto de riches, mais le simple fait que des banlieusards – parfois originaires de pays lointains – livrent des repas à des citadins progressistes et diplômés dans d’anciens quartiers populaires aux logements hors de prix, cela devrait suffire à alimenter un nombre vertigineux d’ouvrages de littérature et de recherche. Sans trop exagérer, on peut dire que l’essence de notre époque tient dans les livraisons Deliveroo ou les courses Uber : un nouveau prolétariat au service du nouveau centre-ville. Celui-ci est le terrain d’épanouissement d’une pseudo-classe bourgeoise-bohème, il constitue une aire culturelle toujours moins hétérogène, toujours plus en rupture politique avec son arrière-pays, et c’est une expérience maintes fois dupliquée dans le monde. C’est Londres, c’est Amsterdam, c’est Portland, depuis l’an passé ce sont des « villes à TGV » comme Bordeaux, Strasbourg et Lyon, et désormais c’est Zagreb. L’attractivité du modèle n’est plus à démontrer. 

L’émancipation des métropoles 

La rupture entre la ville et sa province apparaît comme une évidence en Europe centrale où les quatre capitales de la région, Prague, Bratislava, Budapest et Varsovie, ont scellé en 2019 un grandiloquent « pacte des villes libres », en opposition avec leurs gouvernements conservateurs respectifs – tous démocratiquement élus, même si le devenir du régime hongrois est inquiétant. Cette semaine, Zagreb passe au Vert dans une Croatie elle-aussi conservatrice et teintée de nationalisme. 

Moins véhémente, la rupture est aussi en éclosion au niveau local, en France par exemple : dans la très droitiste Haute-Savoie, la préfecture Annecy s’est choisie un maire écologiste en 2020. Sans négliger les circonstances (crise du Covid, fort taux d’abstention, victoire par 27 voix d’avance), le cas d’Annecy s’inscrit dans une tendance lourde. Notons que la ville figure depuis deux ans en tête du classement des « villes où il fait bon vivre » émis par le JDD. 

Peut-être l’habitude et le conformisme finiront-ils par conduire les habitants de Zagreb et Annecy à « savoir prononcer correctement Wim Wenders et quinoa », pour reprendre une réplique de Marc Labrèche et Anne Dorval dans Les Bobos. Cette série comique moquait il y a dix ans les Montréalais bohèmes et snobs du Plateau-Mont-Royal, quartier en cours de gentrification copiant les clichés de la sophistication française et de la détente progressiste façon Portland. En dépit de quelques références très québécoises, Les Bobos s’avéraient universellement drôles et compréhensibles. Ils le sont toujours, plus que jamais.

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