Il existe quelques fondamentaux en politique. L’un d’entre eux est le suivant : quand un politicien se met à parler des Valeurs (toujours avec un V majuscule), c’est qu’il est en train d’essayer de nous arnaquer. 

Les aristocrates, traîtres à la patrie, parasites sociaux, mais défenseurs des Valeurs

Il s’agit d’une très vieille histoire. Au 19e siècle, la droite réactionnaire se prévalait de son rôle de gardienne des valeurs éternelles de la France : hiérarchie, obéissance, goût de l’effort, sens du sacrifice. Déjà, à l’époque, cette rhétorique tapageuse n’entretenait à peu près aucun lien avec la réalité. La droite monarchiste et cléricale avait-elle prouvé par ses actes son amour inextinguible des Valeurs dont elle se prévalait ? Les aristocrates dépravés et paresseux du 18e siècle qui avaient allégrement vendu leur pays pour ne pas laisser la « canaille » s’emparer de  Paris pouvaient-ils sérieusement être hissés au rang de glorieux défenseurs de l’Honneur et de la Noblesse ? Pas franchement. Les prêtres ignorants et sensuels qui s’inclinaient plus souvent devant le hobereau local que devant Jésus Christ avaient-ils vraiment défendu avec acharnement le commandement suprême du christianisme : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ? Cela n’avait pas frappé les esprits. Mais peu importait, les descendants de ces catégories dominantes continuaient à célébrer les valeurs immaculées de la Royauté et de l’Église

Maurice Barrès, écrivain médiocre, penseur indigent, mais défenseur des Valeurs

A la fin du 19e et au début du 20e siècles, les nationalistes de droite à la Maurice Barrès se sont soudain découverts patriotes. Les idées de nation et de patriotisme, fondamentalement républicaines, issues de la Révolution française, furent l’objet d’une tentative d’annexion, qui aurait dû être comique, par les adversaires fanatiques de la démocratie parlementaire. C’est au nom de la Patrie outragée que la cohorte grandiloquente des anti-dreyfusards s’est répandue en litanies ampoulées sur les Valeurs françaises : amour de la patrie et vénération de l’armée. 

De leur côté, les républicains modérés (« modérés » voulant déjà dire à l’époque totalement indifférents à la pauvreté et aux inégalités sociales) n’ont jamais manqué d’évoquer les Valeurs (chez eux aussi toujours sacrées et inviolables) quand il s’agissait d’opérer de savants glissements vers la droite. Que des ouvriers osent se mettre en grève et, soudainement, les parlementaires républicains, notamment les Radicaux, se rappelaient qu’il existait des Valeurs suprêmes et absolues. Curieusement, ces Valeurs sacrées étaient à peu près les mêmes que celles de la droite : l’Ordre, l’Obéissance, le Sacrifice, le Mérite, l’intérêt supérieur de la Nation (on notera que l’une des factions de «républicains modérés » s’est longtemps nommée Les Opportunistes puis Les Progressistes, peut-être un malicieux clin d’œil de l’Histoire à ceux qui rejoignent aujourd’hui Emmanuel Macron).

Quand les usines s’agitent, les curés sont mis au pas. 

Lorsque les socialistes avaient l’idée incongrue (car résolument non « modérée ») de faire élire un grand nombre de députés, on les ramenait bien vite à la raison en invoquant une autre Valeur : la Laïcité. A tout prendre, nos vaillants républicains préféraient toujours bouffer du curé plutôt qu’instaurer un salaire minimum, interdire une congrégation religieuse plutôt que mettre en place un impôt sur le revenu progressif (ce qui n’est pas sans rappeler le positionnement actuel du Printemps Républicain et de certains de ses sympathisants).

Bien entendu, au 20e siècle, les Valeurs furent sans cesse mobilisées dans la lutte contre le communisme. Aux États-Unis, les présidents américains insistèrent beaucoup sur l’idée que la Guerre froide était avant tout une lutte de Valeurs. Elle l’était d’ailleurs sans doute en partie mais les électeurs qui ont voté Reagan au nom des Valeurs ont reçu en prime la baisse des impôts pour les riches et l’élévation du capitalisme lui-même au rang d’impératif moral.

La bourgeoisie aiment les Valeurs à la folie.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Beaucoup de choses ont changé mais l’usage du mot Valeur en politique est resté le même : servir d’écran pour ne jamais évoquer les structures de pouvoir à l’intérieur de la société. L’un des hochets les plus inusables est sans conteste la tristement célèbre Valeur-Travail. L’un des aspects les plus frappants de cette notion nébuleuse, c’est qu’elle fait consensus chez la bourgeoisie de droite comme chez la bourgeoisie de gauche, de Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal, de Laurent Wauquiez à Manuel Valls et, bien sûr, d’Alain Juppé à Emmanuel Macron. Quand on veut savoir à quoi sert une idée, il suffit de repérer en quelles occasions elle est agitée. Car après tout, la Valeur-Travail pourrait être utilisée pour exiger que chaque individu obtienne un emploi bien rémunéré, intéressant et valorisé socialement. Voilà qui serait à même de redonner une vraie valeur au travail. Mais, étrangement, la Valeur-Travail n’est jamais évoquée en ces termes. En revanche, quand il s’agit de culpabiliser les chômeurs, de susciter la haine contre les « assistés », de sommer les gens d’accepter n’importe quel travail à n’importe quelles conditions, alors là, on peut être certain que la Valeur-Travail va être mise en avant.

Paradoxalement, les politiciens (les journalistes, les intellectuels) qui invoquent la Valeur-Travail le font toujours en indiquant, d’une part que tout le monde est d’accord pour célébrer la Valeur-Travail (personne ne se déclare opposé au Travail), d’autre part qu’ils ont le courage de se lever pour défendre cette Valeur en grand danger. Ils sont semblables à des aliénés qui interpelleraient les passants en les informant fiévreusement qu’il est grand temps que quelqu’un ait le courage de proclamer que l’herbe est verte.

Les rentiers sont des investisseurs, les assistés sont…des assistés

A partir de là, l’évocation de la Valeur-Travail se décline invariablement en fausses questions parfaitement délirantes que les orateurs posent néanmoins sur un ton bravache et en prenant des poses avantageuses. Est-il normal que les chômeurs ne travaillent pas ? Ben non. Est-il acceptable que les fraudeurs fraudent ? Ben non. Est-il supportable que ceux qui se lèvent tôt dorment moins longtemps que ceux qui se lèvent tard ? Ah bah non alors ! D’où, d’ailleurs, une autre constante de la politique : quand un politicien annonce qu’il va courageusement affirmer quelque chose de « dérangeant », c’est qu’il s’apprête à proférer un cliché éculé, généralement méprisant envers un groupe dominé de la société, qu’il va baptiser « réflexion de bon sens ».

Le meilleur moyen d’effacer un problème politique, c’est d’en faire une question morale. Appréhender la réalité en termes de politique a en effet cet inconvénient majeur qu’on risque d’identifier des luttes d’intérêts entre groupes, des privilèges indus, des positions de pouvoir monopolistiques ou même, horreur !, des conflits entre les détenteurs du capital et les travailleurs, entre les patrons et leurs employés.

L’excuse préférée des politiciens incompétents : les gens ne sont pas gentils

En revanche, la morale, c’est rassurant et simple. Il y a les Bons et il y a les Méchants. Comme chacun le sait, les Bons ont des Valeurs (inutiles qu’ils les appliquent, il suffit qu’ils affirment en avoir) tandis que les Méchants n’en ont pas. De plus, les Méchants sont responsables de leur méchanceté du fait de la sacro-sainte Responsabilité Individuelle (une autre notion complexe qui peut avantageusement être convertie en simple et inattaquable Valeur). Par conséquent, une fois qu’un problème politique a été transformé en question morale, il n’est jamais nécessaire d’entreprendre quoi que ce soit pour modifier la structure sociale, il suffit d’exiger que les méchants cessent d’être méchants (le moyen le plus sûr étant de leur inculquer de gré ou de force de saines Valeurs). 

La solution au chômage ? La Valeur-Travail. La solution à la délinquance ? La Valeur-Sécurité (pour embrouiller les esprits, on aura soin de répéter en boucle cette absurdité : la sécurité est la première des libertés). La solution à la pauvreté ? La Valeur-Charité (les pauvres ne méritent pas qu’on les aide puisque ce sont des paresseux mais, heureusement, de nobles donateurs surmontent leur répulsion face à la fainéantise pour donner royalement des paquets de pâte et du riz premier prix). La solution à l’échec scolaire ? La Valeur-Autorité (on se gardera, bien sûr, de tenter réellement de la restaurer puisqu’on sait que c’est impossible, on se contentera de déplorer que les enseignants soient des minables incapables de maintenir la discipline dans leurs classes). Et ainsi de suite.

Par conséquent, si on veut redonner force et vigueur au débat politique, commençons par congédier tous les politiciens qui défendent des Valeurs.

Illustration : Maurice Barrès (1862-1923) – auteur, député nationaliste et chef de file des antidreyfusards.

2 Réponses

  1. Zoé Zaam

    “…”chez la bourgeoisie de droite comme chez la bourgeoisie de gauche, de Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal, de Laurent Wauquiez à Manuel Valls et, bien sûr, d’Alain Juppé à Emmanuel Macron.”
    >> Pourquoi ne citez-vous que des gens de droite et d’extrême-droite ? 😉

    Répondre
  2. Manelmanel

    Vous avez oublié dans la liste des valeurs défendues par les républicains opportunistes et la droite nationaliste, le sacro-saint respect de la propriété privée.

    “(personne ne se déclare opposé au Travail)” . Qui oserait un tel sacrilège, franchement ? ^^

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.